Bourdon, Chloé. Interview avec l’auteur de L’Eau Noire et À l’ombre des falaises

Chloé. Peux-tu te présenter pour les internautes de Vampirisme.com ?

Bonjour. Alors, voilà ma petite bio d’auteur : je suis née à Uccle en 1978, j’ai écrit mon premier récit à l’âge de quatre ans : l’histoire d’un garçon des cavernes banni par sa tribu pour avoir mis de la boue dans la confiture de cerises. De nombreux autres livres illustrés ont suivi, j’ai même créé ma propre maison d’édition qui s’appelait « collection étoile » (parce que j’avais reçu des autocollants à Noël et qu’il y avait beaucoup d’étoiles dans le lot, sinon ça se serait appelé collection sapin ou collection renne). Après un retentissant échec commercial, je me suis sentie obligée de fréquenter l’école primaire où on m’a appris que les prénoms d’animaux se placent entre guillemets, ce qui est absurde et inesthétique, puis l’école secondaire où mon prof de français préféré m’a inculqué une règle d’or : « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ». C’est de Gide, je pense. J’ai étudié l’histoire de l’art précolombien par plaisir, l’anthropologie des salons de thé pour vieilles dames par désœuvrement et un guide des champignons des bois par instinct de survie. Cela a, je pense, énormément influencé mes écrits. À la base, je ne suis pas une auteure SFFF, même si la plupart de mes récits sont teintés d’onirisme et de fantastique ; je m’intéresse à tout (sauf au sport) et je ne m’interdis rien dans le domaine de l’écriture. Je me suis essayée à presque tous les genres, avec plus ou moins d’autosatisfaction et, je dois dire, pas toujours le besoin ou l’envie de me faire lire…

Tu viens de sortir l’Eau noire aux éditions du Petit Caveau. Peux-tu nous en expliquer la genèse ?

J’ai mis en scène les personnages de l’Eau noire dans un récit écrit quand j’étais étudiante. En le relisant quinze ans plus tard, je l’ai trouvé assez nul, mais certaines scènes et l’ambiance générale me plaisaient. Je m’intéressais beaucoup à la guerre du Vietnam à cette époque et j’avais envie d’écrire sur le sujet, mais de situer mon récit dans le contexte désenchanté de la toute fin des années soixante-dix.

Ce nouveau roman est très différent en terme d’ambiance de ton précédent, À l’ombre des falaises, davantage dans un registre victorien. Pourquoi ce changement drastique de ton (et de style) ?

La routine et la facilité me dépriment. Je ne me vois pas faire le même boulot ou vivre au même endroit pendant vingt ans, pas plus que je n’ai envie de réécrire deux fois le même bouquin. Je suis une éternelle insatisfaite et j’aime bien me lancer des défis, nourrir de grands projets (sans toujours les concrétiser, je dois dire), faire des trucs inattendus, puis tourner la page et passer à autre chose. Mes prochains romans seront sans doute encore très différents.

En terme de mythologie, tu t’éloigne également, avec l’Eau noire, de l’ombre de Dracula, avec une approche particulièrement originale. D’où t’es venue cette idée, et comment l’as-tu développée ?

Je ne sais pas exactement d’où me vient l’idée. Elle coïncide avec un mal-être physique et mental après l’opération de chirurgie orthopédique lourde que j’ai subie en 2013. L’immobilisation forcée, l’étrange distorsion du temps et les rêves éveillés dus aux antidouleurs me donnaient l’impression de ne plus tout à fait m’appartenir et de ne pas vraiment exister. C’est un peu la sensation qui habite mon personnage possédé par Dam Lay, l’esprit vampire, et que je tente de faire passer dans mon roman… Après, j’ai donné sa propre personnalité à Dam Lay, et j’ai une idée assez précise de ses origines et de son histoire, que je raconterai peut-être dans un prochain récit.

Il y a, dans ce dernier roman, une vraie mise en scène de l’ambiguïté, notamment au niveau psychologique avec la double voix dans la tête du personnage principal. Pour toi, est-ce une dimension prégnante quand on aborde le thème du vampire ?

Oui, certainement, le vampire est un personnage ambigu : « non-mort » ; monstre assoiffé de sang, mais d’apparence humaine, parfois avenante ; puissant et invincible, mais anéanti par la simple lumière du soleil ; tiraillé entre des pulsions diaboliques et une morale judéo-chrétienne…

Il y a aussi toute une dimension trouble autour de la sensualité du vampire, Eros et Thanatos, l’androgynie et la bisexualité, qui sont déjà évoquées dans les romans gothiques du dix-neuvième siècle (dans le Carmilla de Sheridan le Fanu, et de façon plus latente dans d’autres œuvres), et les séries, films et romans fantastiques contemporains foisonnent de vampires gay ou bi. Dans l’Eau noire, je joue beaucoup sur l’ambiguïté au niveau des sentiments et des relations entre les différents protagonistes ; je pense qu’il est difficile, pendant et même après la lecture, de s’en faire une idée claire. Mes personnages ont aussi un côté androgyne ; la première version de l’Eau noire ne dévoilait d’ailleurs jamais le genre du narrateur dont le prénom (donné par l’être qui le possède) est plutôt féminin.

Quel regard portes-tu sur l’évolution du vampire en littérature ces dernières années ?

J’ai envie de répondre en paraphrasant Bart Simpson : « Même les vampires, vous avez réussi à rendre ça nul !». Et je suis à moitié sérieuse. Je n’ai pas lu les Twilight ; j’ai vu le dernier film de la trilogie et je l’ai trouvé consternant, tant du point de vue scénaristique que de la morale très réactionnaire qu’il distille.

Bon, je n’ai pas trop suivi ce qui s’est fait dans les années 2000, la bit-lit et tous ces trucs qui surfaient sur la vague Twilight donc je ne sais sans doute pas de quoi je parle. Il y a certainement eu de chouettes bouquins qui sont sortis récemment et qui sont malheureusement étouffés par la pléthore de romances pour adolescentes avec de jolis vampires lycéens un peu ténébreux et pas trop méchants.

Peut-être est-ce dans l’air du temps, la conséquence d’une société hyper-normative qui me semble fort infantilisante et castratrice.

Quelles sont tes premières et dernières rencontres avec un vampire (littéraire et / ou cinématographique) ?

J’ai rencontré mes premiers vampires à la télé, quand j’étais toute petite : Dracula sous les traits de Christopher Lee, le superbe Nosferatu Phantom der Nacht de Werner Herzog, et les gugusses du Bal des Vampires de Polanski. Ma fille adore Entretien avec un Vampire et se passe le DVD de temps à autre avec ses copines, je croise donc régulièrement Lestat, Louis et Claudia dans mon salon. Récemment, j’ai commencé à regarder True Blood, qui m’a un peu déçue (mais j’adore le générique) et j’ai lu Union mortelle pour un vampire, de Kailyn Mei (aux éditions du Petit Caveau).

Pour toi, comment peut-on analyser le mythe du vampire? Qu’est ce qui en fait la pérennité ?

C’est le mythe de la jeunesse à tout prix et de la vie éternelle. À une époque où la vie s’allonge et où l’âge limite de la vieillesse est sans cesse repoussé, il n’est pas étonnant que les vampires continuent de fasciner. Et ils ont sans doute de beaux jours devant eux. Ce sont des personnages qui offrent énormément de possibilités aux auteurs, un mythe qui peut être réinterprété quasiment à l’infini.

As-tu encore des projets de livres sur ce même thème ? Quelle va être ton actualité dans les semaines et les mois à venir ?

J’écris pour le moment un roman vampirique qui se déroule en partie dans le Mexique précolombien, mais je ne sais pas encore ce que je vais en faire. J’ai aussi d’autres romans non fantastiques terminés, mais là encore, rien de décidé sur leur avenir… Sinon, je participe à une rencontre avec les lecteurs le 11 décembre à 20 h, à Bouillon en Belgique, et je serai au salon Atrebatia à Arras le 21 février, avec le Petit Caveau.

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