Bit-Lit : de l’origine au genre

La première définition

Au moment où le terme bit-lit se répandait comme une traînée de poudre et où des vampires issus d’univers d’urban fantasy commençaient d’envahir les tables des librairies, une requête dans un moteur de recherche menait à un petit texte, publié sur le site du label Milady :
Bit-Lit : de l'origine au genre

On peut voir que cette définition permet de faire cohabiter des textes aussi différents que Twilight et Anita Blake, ayant pour seul point commun une héroïne qui fricote avec les vampires. Autrement dit, ce concept ne dessine pas les contours d’un genre précis.

L’enquête

En 2009, aux prises avec les tenants et les aboutissants d’une étude de marché ayant pour objet les littératures de l’imaginaire et le roman policier, j’étais forcée de distinguer ce qui se voyait comme les lunettes roses sur mon nez : la fulgurante percée de Milady-Bragelonne. Parallèlement, la bit-it prenait de plus en plus de place sur notre site, dont la tâche est la publication de chroniques sur les parutions vampiriques. Bref, le sujet m’intéressait et m’intriguait, même si je n’éprouvais pas un élan d’amour démesuré pour cette récente bit-it.

Un jour, animée par mon éternelle subtilité d’opinion, je déclarai à Vladkergan :
« De toute façon c’est les mecs de Milady qui ont inventé ce mot.
– Ben comment tu peux savoir ça ? On dirait que c’est un mot anglais, plutôt.
– Nan mais c’est évident.
– Ah ouais, d’accord… »

Mus par cette certitude commune, nous décidâmes de mener l’enquête sur les origines de cette mode littéraire aux contours flous mais à la dent pointue, afin de livrer dans un geste noble et désintéressé la vérité à l’innocent et vaste monde. C’est cette palpitante aventure que je propose de vous raconter, plus ou moins chronologiquement.

Notre premier indice était que le site de Milady semblait être le premier, bien que discrètement, à avoir proposé une définition. D’autre part, alors que ce type de livres est majoritairement issu en France de traductions de romans américains, le mot bit-lit n’apparaît presque pas sur les  websites anglophones.

Un peu plus tard, nous apprenons que c’est une stagiaire française travaillant en Australie chez Black Dog Books, qui leur a fourni l’idée du terme, qu’elle avait elle-même pioché dans un article de journal français. L’origine française est donc à peu près confirmée. Sophie Dabat parle aussi de cette anecdote dans l’introduction de son panorama Bit-Lit ! L’Amour des Vampires chez les Moutons électriques. Elle-même soupçonne Milady, dont la ligne éditoriale semble synonyme de bit-lit, mais ne peut rien affirmer. Bouilloire parle également très tôt de cette anecdote stimulante, mais on peut lire aussi directement le billet sur le blog de Black Dog Books.

Plus tard, à l’occasion du Salon du Vampire, Vladkergan prépare une conférence sur les vampires depuis Anne Rice jusqu’à nos jours évoquant, naturellement, la bit-lit. Nous sommes à deux doigts de dire que Milady est à l’origine du mot, on en a la conviction, mais on n’ose pas : il n’y a pas de preuve.

Ça nous démange, on veut le « scoop », mais comment l’obtenir ? Une idée nous vient : c’est un super plan marketing, la bitlit, ils ont pu penser que ça valait le coup de déposer le mot… imaginons qu’ils l’aient fait !
Et là, bingo ! Bragelonne a bien déposé le terme ! La victoire est proche !

Bit-Lit : de l'origine au genre

Comme il n’était pas question de rendre cette conclusion publique de manière trop cavalière, on a souhaité faire parler le directeur éditorial de Milady-Bragelonne lui-meme, Stéphane Marsan. Il ne nous paraissait alors pas évident de mettre en place cet entretien, mais il se trouvait que l’une de nos rédactrices avait fait sa connaissance quelques temps auparavant. Vladkergan s’est donc rendu à un salon, accompagné de notre anonyme et charmante rédactrice et c’est en juin 2011 que se clôt notre investigation, par la publication de l’entretien.

L’interview

La partie de l’entretien qui nous intéresse est lisible ici.

C’est ainsi que le directeur éditorial de Bragelonne nous a raconté de quelle manière les choses se sont déroulées. En résumé, Bragelonne veut publier sous son label Milady un certain type de littérature qui a beaucoup de succès aux États-Unis, mais qui regroupe plusieurs (trop de) genres distincts. L’idée était de rassembler des choses aussi différentes que la pure urban fantasy, le paranormal porn, paranormal romance… c’est alors que S. Marsan, tandis qu’il compulse un catalogue américain (l’histoire ne nous dit pas lequel) tombe sur le mot bit-lit au milieu d’un paragraphe. Ce mot-valise est marrant, il plaît, il est choisi.

Depuis, le terme a fait son petit chemin et apparaît également chez les anglophones, bien qu’il doive poser quelque originalité de prononciation (disent-ils [baït] ou [bit] ?).

La bit-lit : vers un genre déterminé ?

Un concept pas très net qu’on invente comme ça sans trop se soucier des détails et qui connaît un grand succès, finit forcément par échapper à son créateur, d’autant plus, sans doute, s’il tarde à se faire connaître.

Stéphane Marsan nous dit à ce propos :

En interne, Isabelle et Alice – qui sont les éditrices pour la Bit-lit – me disent qu’il y a la Paranormal Romance, l’Urban Fantasy, et il y a la Bit-lit en plus.  « Hé, les filles, on a utilisé Bit-lit pour recouvrir les deux ! Maintenant vous allez me dire que c’est un truc différent ?  » Mais c’est pas complètement con. Quand elles me décrivent le truc, qu’elles me disent, la Bit-lit c’est ça, la Paranormal Romance ça, et qu’il y a de vraies différences avec l’Urban Fantasy, tu te dis  « Ouais, en fait c’est vrai. ».

Personnellement, j’avais aussi inconsciemment une définition plus singulière, plus délimitée que le fourre-tout que devait être la bit-lit au départ. Et puis, lors d’un débat (en 2011) entre spécialistes des vampires en général, où était présente une auteur de bit-lit, je me suis clairement rendue compte qu’il y avait un gouffre entre ce qu’elle définissait comme de la bit-lit et ce que les amateurs de vampires, mais pas de bit-lit, pensaient que c’était. Eux voyaient romance, elle voyait femme forte et indépendante qui sait se battre, en particulier contre les vampires et qui vit une histoire d’amour ou de sexe avec eux.

Du côté d’un certain nombre de lecteurs, on commence aussi à voir une césure, avec, clairement, l’idée que la bit-lit, c’est Buffy ou Anita Blake, Sookie, bref, des femmes qui ont du pouvoir, qui agissent sur le monde et ont elles-mêmes quelque chose de sombre. Il ne suffit pas de tomber amoureuse d’un vampire, ce n’est pas le cœur de l’histoire.

Il n’y a pas, aujourd’hui, d’essais sur la bit-lit, même si dans son panorama, Sophie Dabat, alors qu’elle accepte Twilight comme en faisant partie, parle en fait surtout d’héroïnes façon Buffy.

Un genre ne se définit jamais totalement clairement et les livres finissent toujours par échapper aux structures qu’on leur appose, mais voilà l’orientation de la bit-lit telle qu’on pourrait la concevoir aujourd’hui en tant que genre et où des histoires comme Twilight ne trouvent plus leur place.

Addendum du 30 août 2014 :

En 2003, Jacques Goimard nous livrait une définition pertinente et consensuelle de cette littérature qu’il nomme alors romantic fantasy, dans son Critique du merveilleux et de la fantasy :

« Un monde où la magie ne reçoit pas d’alibi scientifique mais où l’héroïne est partagée entre les valeurs épiques ou horrifiques du combat et les valeurs sentimentales ou sensuelles de l’amour. »

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