Beauverger, Stéphane. Interview avec le directeur narratif de Vampyr (DontNOD)

Pouvez-vous présenter DontNod pour les internautes de Vampirisme.com ?

[Stéphane Beauverger, Directeur Narratif] Dontnod Entertainment est une entreprise de jeu vidéo française, fondée à Paris en 2008. Elle est connue surtout pour avoir développé le jeu vidéo épisodique Life is Strange. Son premier jeu était Remember Me, un jeu d’action aventure futuriste qui se passait à Paris en 2084. Dontnod a la réputation d’un studio qui attache beaucoup d’importance à la narration et aux histoires qui sont développées dans ses jeux.

2/ Vampyr est le troisième projet du studio, après Life is Strange et Remember Me. Pouvez-vous nous en raconter la genèse ?

[SB] D’une certaine manière, on peut considérer que Vampyr est l’héritier naturel des deux premiers projets de Dontnod : d’un côté, nous revenons à une mécanique de jeu basée sur les combats et l’affrontement, comme dans Remember Me, en même temps nous reprenons la mécanique des choix et des conséquences librement laissés aux joueurs, comme dans Life is Strange. En choisissant de faire un jeu dans lequel les joueurs incarnent Jonathan Reid – un médecin vampire qui a en permanence le choix entre soigner et tuer les gens qu’il rencontre – nous replaçons la notion de choix au cœur du jeu, et revenons à ce qui fait la particularité de la figure mythologique du vampire : celle d’un prédateur qui choisit ses proies en toute conscience et en toute duplicité.

Beauverger, Stéphane. Interview avec le directeur narratif de Vampyr (DontNOD)

Les vampires sont des créatures pour le moins présentes dans les jeux vidéo : Vampire La Mascarade, Vampire Bloodlines, Legacy of Kain, Castlevania… Comment vous positionnez-vous par rapport à ces titres passés, notamment vis à vis de ceux qui permettent d’incarner des vampires ?

[SB] Ces dernières années, la production vidéoludique a été maigre en termes de buveurs de sang, la mode est aux zombies depuis trop longtemps ! Notre envie, pour Vampyr, était de revenir à la figure littéraire du vampire, sa version gothique originale si je puis dire : une créature enténébrée qui n’a pas oubliée qu’elle fut un mortel, mais qui ne peut s’arracher à sa nouvelle condition de prédateur. Nous voulons donner à chaque joueur la liberté d’incarner le vampire qu’il souhaite : un vampire qui tente de réfréner ou limiter ses appétits (à la manière d’un Louis de Pointe du Lac) ou au contraire de jouir pleinement de son statut d’immortel hédoniste et féroce (dans la lignée d’un Lestat de Lioncourt). Bien entendu, l’histoire évoluera selon les actions faites par chaque joueur.

N’est-ce pas surprenant, de la part d’un studio qui semble s’orienter vers des ambiances contemporaines voire futuristes, de se pencher sur quelque chose d’aussi codifié que le thème du vampire ?

[SB] Au contraire, je considère que la figure du vampire est suffisamment complexe pour en faire un peu ce qu’on veut. A par le rapport au sang et à l’immortalité, quel rapport entre les vampires d’Anne Rice et ceux de 30 jours de nuits ? Ou entre la jeune vampire de Byzantium et le cannibale implacable de He never died ? A mon avis, la figure du vampire est de toutes les cultures, toutes les époques, tant qu’elle interroge sur le désir et la mortalité, qu’elle se réfère autant l’Eros qu’au Thanatos.

Le récit se déroule à Londres, à l’issue de la Première Guerre mondiale. Pourquoi ces choix de repères spatiaux et temporels ?

[SB] Pour plusieurs raisons. Comme la question de la dualité constitue la clef de voute de l’expérience que nous souhaitons proposer dans « Vampyr », nous avons cherché une période durant laquelle une figure de médecin vampire aurait pu s’exprimer pleinement. La fin de la Première Guerre mondiale, ses millions de morts dus à la guerre et à l’épidémie de grippe espagnole (qui fit à elle seule plus de victimes que la guerre) constitue une période parfaite pour mettre en scène une ville moribonde, jonchée de cadavres, au sein de laquelle un vampire pour agir sans être inquiété ou presque. C’est aussi une époque de grande découvertes scientifiques, de grands chamboulements sociétaux, sociaux, politiques, propice à présenter des galeries de personnages pittoresques et tranchés. Quant au choix de Londres, avec sa pluie, sa brume et ses quartiers pauvres de l’East End, cette ville constitue un terrain de chasse glauque à souhait depuis Jack L’éventreur… Et c’est aussi la ville choisie par Dracula dans le roman de Bram Stoker. L’hommage s’imposait.

Beauverger, Stéphane. Interview avec le directeur narratif de Vampyr (DontNOD)

Depuis sa naissance en tant que créature de fiction, le vampire est une créature dont les caractéristiques se sont fortement développées. Pouvez-vous nous détailler certaines des caractéristiques mis en scène dans Vampyr ?

[SB] Je ne peux pas trop parler de ces détails sans révéler certains pans de l’intrigue de « Vampyr », mais il est clair que la figure du vampire peut changer ostensiblement d’un projet à l’autre, d’un univers à l’autre : le soleil le détruit-il immédiatement ou bien le fait-il seulement briller ? A-t-il peur des croix et symboles religieux ? Se voit-il dans les miroirs ? Est-il un fantôme ou est-il doté d’une enveloppe charnelle ? Peut-il cesser de s’alimenter ? Peut-il connaitre les plaisirs de la chair ? Autant de questions, d’options à cocher, qui constituent la figure du vampire que l’on choisit de mettre en avant. Dans le cadre de Vampyr, nous avons ciselé notre propre mythologie en répondant à toutes ces questions, et à bien d’autres, jusqu’à composer notre version du vampire qui correspondait à notre propos. La question essentielle, bien sûr, consistait à déterminer l’origine des vampires dans notre univers, la clef dont tout le reste découle. Mais cette réponse, bien entendue, doit rester cachée pour le moment J

On a davantage l’habitude d’incarner des guerriers dans les jeux permettant de jouer des vampires. Pourquoi ce choix d’un médecin ? Cela impacte-t-il la trame du jeu (le héros va-t-il se pencher sur le pourquoi de sa condition) ? Car on a du mal à imaginer un médecin, même de retour du front, avoir recours à outrance au combat ?

[SB] Comme précisé plus haut, le choix de Jonathan Reid, notre héros, un célèbre chirurgien anglais, permettait de le placer dans la situation d’être perçu comme un bienfaiteur et un soutien par la population, en même temps qu’elle mettait en relief la dualité profonde qui le constitue : homme de science rationnel, qui a juré par sa profession de soigner et aider, le voilà devenu créature surnaturelle, qui a besoin de tuer pour survivre. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que les médecins militaires étaient pour la plupart des officiers, et qu’ils avaient tous reçu une formation de soldat.

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Niveau gameplay, comment le fait que le personnage principal soit un vampire va-t-il rejaillir sur l’expérience de jeu ?

[SB] Nous ne pouvons pas encore révéler l’ensemble des pouvoirs dont sera doté le personnage principal, mais il a déjà été révélé lors des premières démonstrations publiques du jeu que le héros saura user de son pouvoir d’hypnotisme pour forcer les gens à lui parler, à lui obéir, voire parfois à le suivre dans un coin sombre pour servir d’encas. Ce ne sera pas le seul pouvoir du héros, mais dans son rapport à la population londonienne à laquelle il cache sa véritable nature, cela lui sera très utile pour enquêter et mener les recherches qui constituent le cœur de la narration de Vampyr.

Quelles sont vos premières et dernières rencontres avec des vampires (littérature / cinéma / jeu vidéo) ?

[SB] Enfant, le Nosferatu d’Herzog m’avait fortement marqué. A l’adolescence, j’ai lu Dracula de Bram Stoker et Carmilla de Sheridan Le Fanu. Après… Eh bien, après, il y tout le reste : « Le Vampire » de Baudelaire, les films de la Hammer avec Christopher Lee, le Fright Night de 1985 pour lequel je garde une tendresse particulière, mais aussi le jeu de rôles The Masquerade, l’accent hongrois de Béla Lugosi, l’érotisme de la trilogie d’Anne Rice… En tant que gamin des années 80, les vampires font autant partie de mon imaginaire que les dragons, les hobbits ou Mad Max.

Plus récemment, j’ai adoré les films Morse, A girl walks home alone at night et Byzantium, et j’ai découvert avec plaisir quelques textes classiques qui m’avaient échappé à l’époque, comme Le château des Carpates de Jules Verne ou La morte amoureuse de Théophile Gautier. A la télé, je retiendrai les séries britanniques Being Human et Ultraviolet.

Beauverger, Stéphane. Interview avec le directeur narratif de Vampyr (DontNOD)

Pour vous, qu’est-ce qui explique la pérennité de cette figure fantastique ?

[SB] Son questionnement, je crois. Le vampire s’interroge et interroge. C’est une figure monstrueuse qui oscille entre la prédation la plus féroce et la douleur incommensurable de sa propre condition. Le vampire renvoie l’homme à sa propre mortalité, à ses propres aspirations, à ses propres appétits.

11/ Vous avez présenté le jeu à l’E3, par l’intermédiaire d’un trailer. A l’heure actuelle, où en êtes-vous du développement ?

[SB] Le développement continue son cours. Vampyr sortira l’année prochaine – en 2017 – sur PC, Xbox One et PS4. D’ici là, nous travaillons d’arrache-pied à proposer l’aventure la plus prenante et la plus sanglante possible aux joueurs et joueuses 🙂



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