Ross, Philippe. Dracula

Les films de vampires. Tout un programme.

Il est toujours périlleux pour un auteur de prétendre parler des films qui ont été réalisés sur Dracula et les vampires en général. Les films de Neil Jordan et Francis Ford Coppola – pour ne citer que deux exemples illustres – ont pris une telle importance qu’il devient impossible de les éluder dans toute étude. Avec les sorties récentes et notamment les adaptations des livres de Meyer, le cinéma semble décidé à faire table rase d’un passé cinématographique suranné pourtant fort intéressant. Certes, à trop être passéiste on passe à côté des richesses que nous offrent les productions contemporaines et l’on dénigre ce que l’on regrettera plus tard. Toutefois, une connaissance des œuvres qui ont précédé peut s’avérer très utile pour mieux cerner l’évolution du mythe sur le grand écran et, ainsi, mieux comprendre notre époque.

Le Livre de Philippe Ross intitulé Dracula présente donc un avantage de taille : il a été publié en 1990. En quoi est-ce un avantage ? Les derniers films retentissants de vampires – qui sont biens souvent des références majeures – n’ont pas encore été tournés. Bien entendu, Philippe Ross aborde largement les classiques du cinéma qui étaient alors les références incontournables mais il accorde une part non négligeable à la présentation d’un panorama plus large. Ainsi, ce petit livre très bien illustré nous permet de découvrir pléthores de films dont certainement personne n’avait entendu parler et dont on ne parle plus.

Le livre se divise en quatre chapitres auxquels s’ajoutent une filmographie ainsi qu’une bibliographie. Les trois premiers chapitres s’organisent selon une logique diachronique*. Philippe Ross aborde tout d’abord « Les premiers pas du vampire » pour s’intéresser ensuite aux « Années 30 et 40 » et enfin « Les années 60 ». Un quatrième chapitre, « Les héritiers de Dracula », présente lapidairement de nombreuses variations sur le thème du vampirisme.

Le principe chronologique des trois premiers chapitres permet à l’auteur de montrer en quoi une logique cyclique porte, selon un schéma qui semble immuable, le vampire au cinéma. Ce schéma qui transparaît à la lecture du livre est le suivant : un film (nous le dirons culte) suscite un intérêt pour les vampires. S’ensuivent des films qui ne sont que variations sur ce thème bien souvent à partir du film dit culte (on appelle ça les œuvres commerciales). Puis vient une ère de longue décadence qui s’achève par le fat, la dérision et l’essoufflement de la créativité, jusqu’au prochain film culte qui marquera l’essor d’une nouvelle génération, pour une nouvelle génération. A la lecture de ce livre, on serait ainsi tenté de dire que si le vampire n’a pas de reflet c’est surtout parce qu’il est le nôtre.

Le livre se lit très bien. Les nombreuses photos en noir et blanc illustrent les propos de l’auteur avec des choix très pertinents et parfois assez peu courants, que l’on apprécie d’autant plus. En outre, le tout est ponctué d’anecdotes, de courts éléments biographiques, interviews et témoignages toujours très enrichissants et qui agrémentent la lecture.

Les premiers pas du vampirisme

Pour Philippe Ross, « le premier vrai film de vampire digne de ce nom » (p.10) est Nosferatu, une adaptation du roman de Bram Stoker. En effet, les vampires des films antérieurs que nous présente l’auteur, n’ont de vampire bien souvent que le seul nom. Nosferatu est un chef d’œuvre de l’expressionnisme allemand, riche en innovations et poésie macabre qui frôla la disparition. On apprend au gré des pages qu’une autre adaptation officieuse du roman de Stoker vit le jour en Roumanie en 1921 (un an avant Nosferatu). Intitulé Drakula, le film est aujourd’hui perdu. L’auteur parle de la postérité du film de Murnau pour aborder ensuite le film Der Vampyr de Carl Dreyer, autre chef d’œuvre datant de 1932, que nous redécouvrons à peine. Le vampire se fit une place au cinéma dans les années 20. L’impact en fut toutefois très limité et ne dépassa guère les frontières de son premier berceau : l’Europe.

Les années 30 et 40

Suite au succès de la pièce de théâtre à New York en 1927 qui adaptait le roman de Stoker, Universal décida d’en tirer un film dont la réalisation fut confiée à Tod Browning. En 1931 Bela Lugosi immortalise la figure du vampire dans Dracula. Le mythe prend alors son essor, ayant un réel impact populaire. Déjà le vampire n’était plus le même : il renouait en partie avec le roman et conférait au comte ses premiers attributs (comme la cape). Mais l’essoufflement vint vite. Les autres grands monstres firent leur apparition et les parodies involontaires se firent nombreuses. Les années 30 et 40 marquèrent l’âge d’or du cinéma fantastique, mais à la fin des années 40, le mythe semblait alors ne plus susciter d’intérêt. Il fut trop malmené et se retira du devant de la scène. Les années 60

Vint le renouvellement. Le mythe traversa à nouveau l’Atlantique et, en 1957, la Hammer Films proposa un film éreinté par la critique mais qui conquit le public : Le cauchemar de Dracula. Le renouveau se fit par une sorte de brutalisation inhérente au vampire et un recours plus explicite à l’érotisme. Christopher Lee fut le nouveau vampire qui, dorénavant, s’arma de longues canines. Face au succès, les productions furent beaucoup plus nombreuses et très inégales comme le montre Philippe Ross. Et l’on sombra. Heureusement, la parodie devint parfois volontaire et intelligente comme Le Bal des vampires de Polanski. Les années 50 et 60 furent marquées par l’apparition de la couleur, le recul de la censure et l’affirmation du mythe qui commença à s’internationaliser.

Les héritiers de Dracula

Pour Philippe Ross, les années 70 et 80 ne s’illustrent guère et sombrent plutôt dans une utilisation de plus en plus accrue de l’érotisme – voire de la pornographie – dans la réalisation des films de vampires. Mais il y eut un « souffle régénérateur » (p.80), notamment grâce à Mario Bava et l’essor du cinéma italien.
L’auteur traite ensuite successivement des « Vampires en péplum » (sic), des « Vampires érotiques », des « Comédies vampiriques » puis il poursuit son analyse selon les nationalités avec les vampires francophones, puis teutons, ibériques, latino-américains, japonais et ceux des USA. Enfin, il développe quelques œuvres plus singulières avec un Blacula destiné au public noir américain ou une autre aux relents écologiques (Morsures).
On découvre les nombreuses mutations que subit le vampire et la complexification ou simplification croissante de ce personnage par de très nombreux exemples donnés par l’auteur.

Ainsi, à chaque génération, le mythe du vampire se renouvelle et s’actualise. De l’étranger maudit qu’il faut combattre, il devint le monstre séducteur e
t brutal, puis il se fit un être malade ou marginalisé. Il se modernisa de plus en plus et l’on se pencha sur ses sentiments, ses motivations pour traduire les préoccupations et les aspirations transgressives de la société qui se contemple dans les œuvres cinématographiques. De fait, le vampire s’éloigne toujours plus des folklores, traditions et faits historiques pour gagner en indépendance et se construire une réalité propre.

Ainsi s’achève le livre de Philippe Ross : « Et si le Comte Dracula est provisoirement retourné dans son cercueil (…) gageons (…) que le mythe n’est vraiment pas près de se coaguler… ». Il avait raison : Dracula de Coppola sortit 2 ans plus tard… Le vampire prit un nouvel envol.

Toutefois, je pense que quelques questions demeurent légitimes : l’évolution cyclique est-elle toujours valable ? Si oui, sommes-nous actuellement face aux œuvres cultes ou aux parodies ? Certes, il semble que le mythe se renouvelle de plus en plus vite et sur plusieurs fronts en même temps. Donc, pour statuer sur les œuvres contemporaines comme la saga Twilight (œuvre culte ou parodie ?) il faut attendre le recul des années afin de savoir si les nouveaux attributs du vampire feront date.

* ici, « historique », note du correcteur

2 réponses à Ross, Philippe. Dracula

  1. Vladkergan dit :

    J’avoue être tombé de nombreuses fois sur ce petit livre, mais la couverture peu originale ne m’avait pas franchement donné envie d’investir. Avec une critique de cet acabit, je ne peux que regretter de ne pas avoir investis, et vais rapidement corriger ça. On semble être ici en présence d’un livre incontournable pour les amateurs de cinéma vampirique, qui plus est sorti quelques temps avant le blockbuster de Coppola.

  2. Necuratieles dit :

    En effet, le livre est assez intéressant, mais laconique… et permet plus une découverte qu’il n’offre un approfondissement.

    Note de l’auteur (voir définition par extension du mot) : http://www.cnrtl.fr/definition/d...

    Merci pour le commentaire 😉

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