Sanahujas, Simon – Dubourthoumieu, Gwenn. Interview avec les auteurs d’À la poursuite de Dracula

Bonjour Simon, bonjour Gwenn. Pouvez-vous vous présenter pour les internautes de Vampirisme.com ?

Gwenn Dubourthoumieu : je suis photographe professionnel depuis près de trois ans. Avant de m’intéresser à la photographie, j’ai beaucoup voyagé, travaillant pour des associations d’aide humanitaire, principalement en Afrique mais également en Asie. Et avant ça, j’étais un grand fan de littérature et d’univers fantastiques. C’est un peu tout cela qu’on retrouve dans le projet À la poursuite de Dracula et dans les précédents, Conan le Texan et Sur la piste de Tarzan ; une symbiose de mes différentes passions : la photographie, le voyage et la littérature fantastique.

Simon Sanahujas : Je suis écrivain de manière officielle depuis 2005, date de publication de mon premier roman, et de manière officieuse depuis l’adolescence. J’ai commencé par écrire de la Science-Fiction avec le diptyque Suleyman qui est en cours de réédition en format poche par les éditions Lokomodo, puis des romans de fantasy (Les chroniques de Karn chez Asgard). Parallèlement à cela, j’ai toujours travaillé à des articles d’études sur différents auteurs et œuvres, jusqu’à rédiger un essai consacré à Conan le barbare qui, de manière détournée, nous a amené au premier volume de notre série de voyages imaginaires.

Vous venez de sortir A la poursuite de Dracula, aux Moutons Electriques. Pouvez-vous nous parler de le genèse de ce livre ? Comment s’intègre t’il dans la série déjà constituée de vos voyages autour de Conan et de Tarzan ?

Simon : Lorsque nous avons produit notre premier récit de voyage (Conan le Texan), nous avons immédiatement et de forte manière été emballés par le concept. Nous n’étions pas revenus du Texas que nous cherchions déjà d’autres personnages qui pourraient se prêter à l’exercice d’une manière similaire. Pour cela, il nous fallait des personnages relativement connus d’une part, et qui puissent aisément s’associer à un nombre limité de lieux d’autre part, afin que le voyage ne se transforme pas en tour du monde. C’est important car chaque endroit de notre planète possède une atmosphère, et c’est cette atmosphère qui nous intéresse, par opposition ou adéquation avec le personnage.

Après Sur la piste de Tarzan, Dracula s’est imposé de lui-même, je crois d’ailleurs que nous l’avions déjà évoqué avant de faire Tarzan, mais à l’époque j’avais envie de retourner en Afrique… Et Dracula s’intègre parfaitement dans la série : il s’agit encore une fois de littérature alliant populaire et fantastique, l’auteur est un incontournable du genre, et on ne s’éloigne guère de notre époque littéraire (Dracula en 1897, Tarzan en 1912 et Conan en 1932).

Comment la photo s’intègre t’elle dans votre processus de création pour cette série ? Légitime t’elle le texte ou est-elle parfois à la base de ce dernier ?

Gwenn : À l’origine du projet était la volonté de travailler ensemble et de lier photojournalisme et littérature fantastique. La photographie ne légitime en aucun cas le texte et n’est pas à la base de ce dernier. Simon et moi menons l’aventure de front, ensemble, et nous la racontons chacun avec nos propres outils. Bien sûr, à la mise en page du livre, des choix doivent intervenir et deux approches s’opposent : je suis plutôt partisan d’une photographie ou l’accent est mis sur l’esthétique et la force d’évocation des images, afin de créer une ambiance qui vient compléter le récit, alors que Simon est plutôt partisan d’une photographie qui vienne illustrer ce qui est dit dans le récit. Le résultat final est un mixe des deux.

Avez-vous eu un parti pris narratif particulier lors de l’écriture de ce livre ? Je pense notamment aux différents modes de narrations du roman de Stoker.

Simon : Tout à fait. Pendant que nous effectuions notre voyage, je réfléchissais à la manière d’aborder l’écriture de ce livre. J’ai très tôt décidé d’en accentuer la forme « journal intime », qui est plus ou moins celle de nos précédents opus, et puis rapidement nous est venu l’idée d’y adjoindre des lettres. Pour la première fois, le roman qui nous servait de source était un assemblage de documents « vécus ». En conséquence, nous nous sommes dit qu’il fallait jouer cette carte à fond pour rendre à la fois un hommage et un clin d’œil au chef d’œuvre de Bram Stoker.

En outre, cela m’a permis d’aérer le récit en le morcelant tout en variant les points de vue, même si tout ce que je raconte est rigoureusement vécu, jusqu’aux mails que nous avons réellement envoyés durant notre voyage (souvent sans réponse d’ailleurs, ça a du faire bizarre aux destinataires !). C’est ainsi que nous nous retrouvons avec un journal principal, le mien, coupé par celui de Gwenn, que j’ai rédigé dans un style radicalement différent, plusieurs lettres et même une coupure de presse, le tout présenté à la manière de Stoker, c’est-à-dire en donnant en en-tête non pas les lieux et dates de l’action narrée mais les lieux et dates de l’endroit où elle a été écrite.

De votre exploration sur place, le lien entre le Dracula de fiction et son homologue historique est-il aussi fort que ce que certains tendent à en dire ? Ou n’y a t’il pas là trace d’une certaine liberté narrative de la part de Stoker ?

Gwenn : Nous sommes partis sur les traces de Dracula sans à priori et avons tenté de démêler le vrai du faux sur ce qui avait été dit de Dracula le vampire et du prince Vlad Tepes. Il en ressort qu’il ne fait aucun doute que Bram Stoker se soit inspiré du prince valaque, auquel il a notamment emprunté le nom, Dracula, et une partie de l’histoire (celle que le Comte Dracula narre à Jonathan Harker au début du roman). Cependant, Bram Stoker a pris de nombreuses libertés, notamment en situant le personnage et le château de Dracula en Transylvanie (une région de l’Empire austro-hongrois à l’époque du roman) dont le nom qui signifie « par delà la forêt » était, pour Stoker, particulièrement évocateur et inconnu.

Quel regard portez-vous sur la relation ambiguë que les roumains ont vis à vis du Dracula de fiction ?

Simon : Notre sentiment à cet égard est assez curieux. Sans me permettre d’affirmer quoi que ce soit vis-à-vis de l’ensemble de la population roumaine (trois semaines passées dans un pays n’autorisent pas ce genre de jugement), je peux juste rapporter l’étrange ressenti que nous avons eu à cet égard. Dracula ne possède pas la célébrité qu’il peut avoir chez nous ou dans les pays d’Europe occidentale, mais il est étroitement associé à ce pays. Il m’a semblé que les Roumains ne s’intéressaient pas vraiment au personnage en tant que tel mais, a contrario, ils ne pouvaient pas non plus ignorer une source de tourisme aussi importante. Du coup il n’y a pas de réelle passion mais tout de même un étalage de merchandising et de tourisme dirigé proprement énorme, ce qui crée un mélange plutôt surprenant.

Avez-vous davantage ressenti la présence de Dracula en Transylvanie ou en Angleterre ? Pourquoi ?

Contrairement à ce que peut laisser croire le titre de notre livre À la poursuite de Dracula, c’est plutôt Dracula qui nous a poursuivi tout le long de notre périple. Sa malédiction nous a frappé dès le début du voyage, culminant avec notre accident de voiture alors que nous tentions de rejoindre Galatz, en Roumanie, ou d’importants éléments nous avaient échappés lors de notre premier passage.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du vampire en littérature ces dernières années ?

Simon : Là je dois vous avouer une chose : je ne suis absolument pas fan du vampire de manière générale. Le Dracula de Bram Stoker me passionne car il s’agit de l’un des premiers du genre et sa place dans le contexte historique littéraire est incontournable. Il s’agit également d’un roman extrêmement moderne dans sa construction, où l’auteur effectue des choix narratifs fort judicieux pour sous-tendre son propos et renforcer le côté réel de la menace qu’il évoque.

Tous ces éléments font que je considère Dracula comme un monument pour qui s’intéresse au fantastique et même à la littérature en général, mais mon engouement ne dépasse pas ce cadre pour s’étendre aux autres histoires de vampires… Cela dit, je suis sidéré par la forme qu’a prise le vampire dans la plupart des œuvres littéraires actuelles qui le mettent en scène. Le vampire de Bram Stoker est un monstre : il est coupé de l’humanité et son rapport à celle-ci est celui d’un prédateur. Dracula sacrifie les êtres humains sans sourcilier afin de perdurer dans le temps et incarne ainsi, via également la vampirisation, une image de mal absolu.

Mais aujourd’hui : nous avons des vampires qui marchent le jour et se nourrissent de sang animal. Pour moi cela s’oppose diamétralement au concept de vampire. La vie éternelle est quelque chose d’inhumain et, pour l’atteindre, il doit y avoir un sacrifice symbolique qui exclue définitivement de l’humanité celui qui s’y résout, qui en fait son pire ennemi. Sans cela, le concept de vampire n’a plus de sens, et j’avoue être très dubitatif à l’égard de ces nouvelles formes de vampire…

Quelles sont vos premières et dernières rencontres avec un vampire (littéraire et / ou cinématographique) ?

Gwenn : j’ai découvert l’univers des vampires avec Anne Rice et sa saga « Chroniques des vampires ». J’ai été bouleversé par les deux premiers romans, Entretien avec un vampire et Lestat le vampire avant de caler sur « La reine des damnés ». Bien entendu, j’ai vu et apprécié le Dracula de Coppola, mais avant d’entreprendre À la poursuite de Dracula, je n’avais jamais lu le roman de Stoker ; quelle claque pourtant !

Pour vous, comment peut-on analyser le mythe du vampire ? Qu’est ce qui en fait la pérennité ?

Simon : Le mythe du vampire, dans son essence originelle et non dans ses nouvelles versions, est quelque chose d’excessivement actuel par tout ce qu’il implique. C’est une image qui nous parle et nous terrifie à la fois car elle est profondément liée à notre société et à son évolution moderne. Analyser cela est quelque chose qui m’intéresse fortement et j’ai lu de nombreux articles là-dessus. A force de recouper les idées, je suis parvenue à une vision personnelle des raisons de cette pérennité. Je n’irai malheureusement pas plus loin sur le sujet ici car ce serait très long à expliquer et je travaille justement à la rédaction d’un article traitant de cela. Disons juste que, à mon sens, l’effroi incarné par le vampire est bien plus en lien avec l’évolution actuelle de notre société qu’avec l’image d’une antique malédiction issue du fin fond des âges…

Avez-vous encore des projets de livres sur ce même thème ? Quelle va être votre actualité dans les semaines et les mois à venir ?

Gwenn : Nous avons déjà en tête notre prochain personnage : Don Quichotte. Cependant, pour le moment ce n’est qu’une idée. Nous sommes séduit par l’idée de réaliser des documentaires inspirés de cette série et nous sommes en train d’écrire des projets pour adapter Sur la piste de Tarzan et À la poursuite de Dracula en vidéo. Peut-être allons nous penser le projet Don Quichotte directement en vidéo et le proposer pour les 400 ans de la mort de Cervantes en 2016.

Simon : Même si nous réfléchissons constamment à un autre voyage, celui-ci n’est pas d’actualité pour différentes raisons. La première, c’est que nous avons tous les deux d’autres projets à concrétiser. Ensuite, je ne tiens pas personnellement à rentrer dans une dynamique de série de manière systématique : nous repartirons quand nous aurons un projet finalisé qui nous paraîtra évident, comme ce fut le cas pour Conan, Tarzan et, évidemment À la poursuite de Dracula.

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