Grigorcea, Dana : interview avec l’autrice de Ceux qui ne meurent jamais

Pouvez-vous vous présenter pour les internautes de vampirisme.com ?

Je suis une écrivaine suisse d’origine roumaine, qui écris en allemand. J’ai publié quatre romans dont le dernier – mon roman sur Dracula – a été sélectionné pour le fameux Prix du livre allemand. C’est mon deuxième roman en traduction française. La dame au petit chien arabe est paru en 2019 chez Albin Michel. C’était un hommage à la ville de Zurich et évidemment à Tchekhov. Si chacun de mes livres est très différent ils parlent tous de l’art dans notre vie. Je suis ravie de participer à la rentrée littéraire ! 

Votre roman Ceux qui ne meurent jamais sera publié fin août, aux éditions Les Argonautes. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce projet ?

Grigorcea, Dana : interview avec l'autrice de Ceux qui ne meurent jamaisEn tant que Roumaine, ce thème de Dracula m’a été transmis quasiment à la naissance, à travers les histoires, les mythes et les superstitions. Mais pour écrire ce roman, il y a eu plusieurs moments déclencheurs : Il y a quelques années, le ministre roumain du tourisme a voulu faire construire un parc Dracula, une sorte de Disneyland gothique pour tous les fans de vampires qui viennent en Roumanie. Il y a eu une grande agitation au sein de la population, certains étaient pour et ont acheté des actions pour l’entreprise, d’autres étaient très opposés parce qu’il aurait fallu défricher une forêt ancienne et que c’était de toute façon un projet hautement corrompu. J’ai alors eu envie d’écrire un roman sur des politiciens corrompus qui font construire un parc de vampires kitsch et qui sont ensuite eux-mêmes hantés par les vampires. Puis il y a eu un autre moment : à la mort d’un membre de ma famille, je suis descendue dans l’un de nos caveaux familiaux, avec un petit homme muni d’un énorme marteau, pour libérer la plus vieille tombe. Et lorsque nous avons ouvert la dalle de la tombe et que je me suis mise à quatre pattes pour ramasser les quelques minuscules os de l’aïeule du XVIIIe siècle, les quatre lions en fer des coins du cercueil et ses toutes petites chaussures, probablement rétrécies, j’ai su qu’il y avait plus dans cette tombe que ce que je pouvais saisir sur le moment … Il y avait toute une histoire dans cette tombe.  

La première traduction « officielle » roumaine de Dracula date de 1989. Cette exposition tardive joue t’elle encore aujourd’hui sur ce que représente le personnage, pour les roumains ? La figure historique avant le personnage de fiction ? Et au milieu de tout ça des projets controversés comme le Dracula Park, qui donne son nom au titre anglophone du livre ?

Grigorcea, Dana : interview avec l'autrice de Ceux qui ne meurent jamaisLe roman Dracula de Bram Stoker est mal vu en Roumanie, car le modèle de Dracula est le prince médiéval Vlad l’Empaleur, très vénéré par les Roumains. Comme son surnom l’indique, Vlad l’Empaleur était un prince très sanguinaire, qui s’est justement fait respecter par des méthodes pénales brutales. Il était vénéré de son vivant, comme dans l’entre-deux-guerres, sous la dictature communiste et jusqu’à aujourd’hui. Le philosophe franco-roumain Emil Cioran a déclaré que Vlad l’Empaleur est le seul personnage à avoir marqué l’histoire de la Roumanie, à l’avoir ponctuée, à l’avoir empalée avec toute sa détermination. Sans lui, l’histoire de la Roumanie serait un vaste champ de stupidité et d’instinct grégaire.

Grigorcea, Dana : interview avec l'autrice de Ceux qui ne meurent jamaisMais après la chute du mur, de nombreux touristes sont venus en Roumanie, justement à la recherche d’un Vlad l’Empaleur Dracula. C’était et c’est toujours un dilemme : d’une part, les gens sont irrités que d’autres n’aient pas le même respect pour leur conception de l’histoire, d’autre part, ils ne veulent pas manquer l’occasion de répondre aux attentes des touristes et de faire de l’argent. C’est ainsi que l’on trouve partout en Roumanie, même dans les aéroports, ces stands avec le portrait de Vlad l’Empaleur sur des bouteilles d’alcool et des assiettes en bois sculptées à la main, avec en dessous l’inscription, rouge comme le sang : Dracula. Un parc Dracula reste donc une idée séduisante…En plus, ce Dracula Park est une idée ancienne, qui circulait aussi dans l’entourage de Ceausescu. Le dictateur avait besoin de devises et voulait stimuler le tourisme, mais il a finalement abandonné l’idée du parc, soi-disant par respect pour le personnage de Vlad l’Empaleur, qui a été dénigré par Bram Stoker. Mais on suppose qu’il craignait d’être lui-même comparé à Dracula…

Pour vous, utiliser un personnage aussi protéiforme que Dracula faisait sens pour parler d’un pays où la frontière entre le passé et le présent paraît encore très floue ? Je veux dire, l’un des fil rouge du roman, c’est aussi de confronter différentes visions de la Roumanie : celle de la période communiste, celle d’aujourd’hui…

Dracula est le motif parfait pour écrire sur la Roumanie, et pas seulement sur la Roumanie d’ailleurs. Il représente ces sujets morts-vivants que nous pensions relégués depuis longtemps, passés et enterrés, mais qui sortent de leurs tombes avec un visage hideux. Ces thèmes morts-vivants, nous les trouvons partout, ce sont le nationalisme, le chauvinisme, le désir presque morbide de la main forte, d’un leader strict qui met les choses en ordre.

Quelles recherches vous ont été nécessaires pour préparer la genèse du livre ? Vous mentionnez des anecdotes tirées des pamphlets qui sont centraux dans ce qu’on sait aujourd’hui de Vlad Tepes. Mais il y a aussi cette première scène nocturne avec le vampire, que l’héroïne surprend à ramper sur le mur, et qu’on retrouve dans plusieurs adaptations cinématographies du roman ?

Grigorcea, Dana : interview avec l'autrice de Ceux qui ne meurent jamais

Mon ambition était d’écrire le roman ultime sur Dracula, de rassembler toutes les histoires sur Dracula dans un récit divertissant. Le livre est donc plein de références de livres et de films, bien qu’il ne soit pas nécessaire de connaître les livres et les films pour se sentir inclus dans la lecture. Ce qu’il était important pour moi d’ajouter, c’est la figure historique de Vlad l’Empaleur, qui a une biographie absolument remarquable, beaucoup plus proche de Dracula qu’un Bram Stoker ou un Francis Ford Coppola ne l’auraient soupçonné.

Pour vous, comment peut-on analyser le mythe du vampire ? Qu’est-ce qui en fait la pérennité ?

Depuis le XVIIIe siècle, le mythe du vampire a une place de choix dans la littérature, où il est porteur de significations profondes et représentatif du côté le plus sombre de notre réalité. Le vampire a un pouvoir qui dépasse celui des autres. Parce que pour une raison ou une autre, il est resté ici, prisonnier de ce monde, de son immortalité. À quoi utilisera-t-il ce pouvoir, dans quel but ultime ?

Quelles sont vos premières et dernières rencontres avec un vampire (littéraire et/ou cinématographiques)

Grigorcea, Dana : interview avec l'autrice de Ceux qui ne meurent jamaisMa première rencontre, à l’époque encore inconsciente, avec un vampire était dans un poème que je devais réciter par cœur à l’école. C’était l’histoire d’une jeune femme qui devient de plus en plus pâle et ne sait pas ce qui lui arrive. Elle ne s’explique pas elle-même pourquoi elle se languit tant de la nuit. Il s’agit d’une image pour parler de sa puberté et du désir sexuel naissant. Dans le folklore roumain, le vampire représente l’éveil sexuel des femmes.

Ma deuxième rencontre a eu lieu au cinéma d’art de Bucarest, où je travaillais comme traductrice simultanée et où je devais traduire « Nosferatu » de Murnau, donc, dans ce cas, j’ai dû lire les intertitres du film muet. « Nosferatu » peut sembler roumain pour certains, mais en roumain cela ne veut rien dire et j’ai plutôt pensé à « no sphere », une sorte de Stalker de Tarkovsky. Le film m’a laissé une impression durable, à quel point il est ridicule et rudimentaire et pourtant à quel point il crée astucieusement de l’horreur.

Ma dernière rencontre avec les vampires avait aussi à voir avec Nosferatu, et en même temps avec mon roman : j’étais impliquée dans un docufiction pour Arte sur Dracula et sur ce qu’il trouverait s’il rampait hors de sa tombe maintenant : un monde beaucoup plus horrible que lui-même. C’était un tournage amusant en fait…

Quels sont vos prochains projets éditoriaux ?

Mon prochain livre en allemand paraîtra au printemps prochain et parlera d’art : de la mesure dans laquelle une artiste alimente son art avec sa vie, comment elle vampirise sa vie, puis ce que l’art redonne à la vie.

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