Gérard, Christopher. Interview avec l’auteur de Vogelsang

Bonjour. Pouvez-vous vous présenter aux internautes de Vampirisme.com ?

Je suis un écrivain belge de langue française. Né d’une mère d’origine irlandaise – comme Bram Stoker  – à New York en 1962, j’ai étudié les langues anciennes à l’Université de Bruxelles et je travaille dans l’enseignement supérieur. Depuis toujours, je me passionne pour les mythologies antiques et pour la littérature. Adolescent, j’ai découvert la littérature fantastique par le biais des livres de poche des éditions Marabout : c’est dans cette édition que j’ai lu, pour la première fois, le Dracula de Stoker, mais aussi des auteurs belges qui ont beaucoup compté pour moi… et qui ont illustré le thème vampirique dans des nouvelles: Jean Ray dans Les Contes du whisky (« Le gardien du cimetière ») ; Thomas Owen, le maître du réalisme magique, dans La Cave aux crapauds (« le péril ») ; ou encore Jean Muno dans Histoires singulières (« La voix du sang »). Pays d’entre-deux, à la fois germanique et latin, la Belgique, vous ne l’ignorez pas, est « terre de l’étrange ».

J’écris aussi pour diverses publications, comme le Magazine des Livres, Le Spectacle du Monde, etc. J’anime un site littéraire : http://archaion.hautetfort.com/.

Surtout, depuis une douzaine d’années, j’ai publié huit livres, dont quatre romans qu’on peut qualifier d’initiatiques. Le dernier d’entre eux, Vogelsang ou la mélancolie du vampire (L’Age d’Homme), met en scène un prédateur nocturne, à la fois hématophage et photophobe.

Mon vampire à moi est mélomane, musicien et quelque peu dandy. Il vit et tue à Bruxelles dans le souvenir du Paris de Louis-Philippe, du Moscou d’avant la Révolution, du Vermont des années 60. Le regard détaché – avant tout celui d’un prédateur – qu’il jette sur l’homme moderne comme sur notre époque se révèle singulier. Sa rencontre avec une humaine lui fera découvrir les affres de l’amour et scellera leur destin.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser au thème du vampire ?

Ce genre de vieille passion vaguement inavouable qui me hante depuis la lecture de Dracula comme depuis la vision éblouie du Bal des Vampires, le chef-d’œuvre de Polanski !

La figure du vampire me fascine depuis toujours, et ce, pour de multiples raisons. Dont celles-ci : cette créature traverse le temps qui dévore tout; elle vit en marge du monde profane, suprêmement indifférente aux passions et aux lois des humains. Monstre et/ou surhomme, le vampire est par-delà le bien et le mal… même si prédomine en général le cliché du vampire vu comme créature essentiellement maléfique – ce qu’il n’est pas dans mon livre.

Mettre en scène un vampire était donc un vieux rêve, que je viens de réaliser. Cela me permet de me débarrasser de pas mal de contraintes imposées au romancier « classique » : par exemple, j’ai pu imaginer que l’un de mes vampires raconte aujourd’hui ses souvenirs de la chute de Constantinople en 1453. Ce genre de jeu temporel – qui ne relève pas du roman historique, qui est toujours une reconstitution plus ou moins fidèle (voire carrément fantaisiste) en costumes d’époque – primo, m’amuse follement, secundo permet une distance, et donc un regard décalé, d’autant plus libéré des stéréotypes de la pensée unique.

Vous avez intégré dans votre roman de nombreux clins d’œil à des livres ou films sur ce thème. Pensez-vous que le vampire littéraire ne peut exister sans filiation avec les œuvres précédentes ?

En tant qu’écrivain, en tant que lettré, je suis avant tout un lecteur ! Dans ma mémoire se superposent images, souvenirs et réminiscences, qui forment un humus nourricier. C’est là l’une des joies du métier d’écrivain, qui est toujours un héritier : rendre hommage, fût-il discret, aux prédécesseurs, à tous ceux qui ont illuminé la vie terne de l’adolescent condamné aux équations et aux interros de chimie ! S’en priver serait à mon sens faire preuve d’ingratitude, car je suis convaincu que la capacité d’admiration est le propre des âmes nobles.

Comment ne pas saluer, comme je le fais, par exemple, The Hunger, ce film culte des années 80 avec les élégantissimes Deneuve et Bowie ? Et Nosferatu ? Et Lestat, fallait-il faire comme s’ils n’avaient jamais vu la nuit ?

L’attachement au monde sensible (musique, odeurs, etc.) qu’éprouve votre personnage principal appuie-t-il une certaine nostalgie de son existence passée ? Car on aurait tendance à penser que le vampire, créature morte par définition, n’est plus affecté par ses sens ?

C’est justement en cela que Laszlo le Délicat comme ses congénères Rodica la Féroce et Cyrille le Hardi, pour ne citer qu’eux, ne correspondent pas au cliché « gothique » du mort-vivant qui somnole en habit de soirée dans son cercueil et tombe en poussière, prend feu (biffer la mention inutile) à la lumière du soleil. Mes vampires sont des long-vivants, bien vivants et en parfaite santé! Ils ne sont ni damnés, ni maudits, mais les survivants d’une race très ancienne que j’appelle Homo Necans – le Tueur – pour les distinguer de Sapiens (nous !), le Sage. Homo Necans est l’hyper-chasseur, un prédateur parfait qui, dans l’ombre et à l’insu de son rival Sapiens, domine la chaîne alimentaire.

Mes vampires sont donc des clandestins, des parasites nocturnes qui se nourrissent de l’innombrable bétail, avec une prudence infinie, car ils ne sous-estiment pas une seconde l’intelligence du cheptel (notamment celle de sa police scientifique). Ils ignorent donc toute nostalgie ; ils vivent au milieu des humains, qu’ils observent, étudient, traquent et tuent. Sans états d’âme ni remords : ils ne sont pas, n’ont jamais été et ne seront jamais des humains chassés d’un hypothétique paradis par une faute. Ce sont des fauves qui ignorent le doute et la pitié. Des tueurs, vous dis-je. Enfin, pas tous.

Quant à leurs victimes, je puis vous assurer qu’elles ne connaissent jamais je ne sais quelle pâmoison quand leur gorge est déchirée par les crocs acérés ! De même, une victime ne « renaît » ni ne se métamorphose : elle périt et disparaît à tout jamais, comme le poulet au curry que vous engloutissez avec ou sans baguettes chez le chinois du coin.

Ce qui est original, je pense, est que je décris la mythologie de mes vampires, fondée sur les cycles de la Lune Trois Fois Très Grande ; j’évoque leurs rituels, leurs lois d’airain et leur mode de fonctionnement ainsi que des éléments épars de leur longue histoire, depuis l’âge d’or dans le Caucase jusqu’à leur difficile survie dans un monde dominé par la technique.

Vogelsang ou la mélancolie du vampire est un roman qui rompt avec une certaine imagerie usée jusqu’à la corde : j’ai voulu subvertir le mythe et, je l’espère, le renouveler sans sombrer ni dans la restauration néogothique ni dans les niaiseries politiquement correctes et économiquement rentables. Mon roman est avant tout une tragédie d’où l’humour noir n’est pas absent, un conte d’amour et de mort. Le mythe du vampire s’y trouve subverti, traité sur un mode parfois satirique afin de susciter une réflexion sur la fuite du temps, l’évolution de l’humanité, les pouvoirs purificateurs de la musique et les ambiguïtés de la passion amoureuse.

Car ce texte que j’ai voulu poétique, donc à lire sans hâte excessive, narre la rencontre – impensable pour mes Seigneurs – entre un prédateur solitaire et une humaine, la belle Penthésilée aux yeux lapis-lazulis. Le premier découvre les affres de l’amour qui tout enlace, la seconde affûte ses armes. Au terme du roman, Laszlo le Délicat apprendra qui il est en réalité avant de céder aux arrêts du rapide destin.

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