En parallèle vous développez votre propre univers imaginaire, la Trame, qui fédère aussi bien vos nouvelles que vos romans. D’où est partie cette idée et comment travaillez-vous pour continuer à développer cet univers (dont les vampires semblent, curieusement, absents) ?
Je ne dirais pas « en parallèle ». J’écris depuis l’enfance, et n’ai trempé dans l’édition que bien plus tard. De façon amusante, j’écrivais mais ne voulais pas publier. C’est le gang de l’Oxymore qui m’a harcelée pour que je le fasse (et ils ont des dents, eux aussi, et pas de petite taille).
La Trame n’est pas une idée, un projet ou un plan. Simplement la restitution de la façon holistique dont j’envisage toute chose. Tout est lié, donc. De manière assez naturelle, mes textes ont poussé de semblable façon.
La méthode est assez difficile à décrire. Je ne pense pas qu’il y en ait véritablement une. Dans l’absolu : une question me travaille, ou m’interpelle. Je sélectionne pour elle le « vêtement » qui me semble le plus adapté : époque, setting géographique (réel ou imaginaire), style vocal adapté, ambiance… et je jette simplement ma question dans ce mini-laboratoire. Je ne décide rien par avance : où je vais aller, quelle sera l’ampleur du projet, comment l’histoire finira. Cela n’aurait pas de sens, puisque tout l’objet, pour moi, est de creuser une problématique. Les personnages une fois posés, ce sont eux qui prennent la main, et décident du chemin. Ils me surprennent sans arrêt, et même lorsqu’ils adoptent une direction qui ne m’arrange pas, ces démons ont toujours le dernier mot. Jusqu’à la toute dernière ligne, tout peut changer, et se répercuter en ondes de choc sur l’ensemble des histoires reliées.
À présent, la Trame courant sur plus de dix volumes (et une vingtaine de plus qui restent inédits) et une centaine de nouvelles, je sais ‘à peu près’ où tout cela va nous mener. Mais ce n’est pas l’objectif que je poursuis. C’est la route, véritablement, qui m’intéresse.

L’univers, de même, se développe en autarcie. Je ne suis que la scribe, la transcriptrice des opérations de mon inconscient. C’est une transe, en somme. Quelque chose d’à la fois cathartique et chamanique.

Et les vampires… Ah…
Ils ne sont pas à proprement parler absents de la Trame, puisque deux nouvelles leur étant consacrées, au moins, ont été diffusées.

Toutefois (car le paradoxe reste la friandise la plus délicieuse du panier), il y a des vampires dans mon avant-dernier opus : Sacra. On entend parler des vampires d’Istanbul et de New York dans le volume II, et on les apercevra plus précisément dans la version collector du volume I, dans une novella inédite, que je suis justement en train d’écrire.

Mais ils ne pouvaient pas constituer des personnages de premier plan pour ma Trame, parce que leur interface avec le schéma social est très limitée, et leurs motivations sont infiniment trop basiques et individualistes : le besoin, la faim, les impulsions impérieuses… Tout cela ne mène pas bien loin si l’on veut vraiment, à travers la métaphore fantastique, parler du réel.
Ce sont des personnages envoûtants et fascinants, mais ils le sont surtout par le mystère qu’ils constituent. On ne peut pas bâtir de véritables sociétés vampiriques : les non-morts sont des solitaires par excellence. Il me fallait des créatures sociales, susceptibles de mettre en scène, au travers des secousses et chutes de leurs royaumes et structures sociales, un portrait tracé à l’encens et au vitriol de nos propres dérives. Si l’on veut chanter les splendeurs et les drames des déviants, des marginaux, des individus non-normés, il faut une société entière en toile de fond. Les vampires, dans une telle optique, ne pouvaient faire que des passages fulgurants, comme des comètes, mais pas former les moyeux de cette mécanique.

En résumé : il a beaucoup été question des créatures féeriques, jusqu’à présent, ainsi que du panthéon des dieux grecs, et des anges et des démons, mais ces derniers vont prendre de plus en plus d’importance, et les vampires les escorteront. Je ne saurais dire toutefois, à l’heure actuelle, si un roman leur sera spécifiquement consacré.
Vous êtes restée silencieuse de longues années, un temps que vous avez davantage consacré à la musique, avant de revenir à la lumière depuis quelques années, tout d’abord en réaction à ReLiRE. Pourquoi ?
Je ne suis pas sûre de comprendre la question. 🙂
Pourquoi suis-je « partie », ou pourquoi suis-je « revenue » ?
Dans un cas comme dans l’autre, les deux sont quelque peu liés. Depuis toujours, j’ai voulu être au service de l’Art et des artistes. C’est ce qui m’a amenée à devenir directrice littéraire, tout comme je voulais précédemment être productrice dans les milieux rock.
Je vis d’art. Et ma priorité est de protéger cette espèce en danger : ceux qui créent. J’ai besoin de ma came, et ce sont eux seuls qui me la fournissent. C’était déjà le cas chez l’Oxy : nous nous sommes toujours préoccupés principalement de bien traiter les créateurs.
J’ai claqué la porte de l’édition parce que la crise du livre a rendu ce territoire inhabitable. Que les clauses abusives se sont multipliées de façon presque incroyable, et qu’on prétend à faire de nous des ‘faiseurs’, uniquement bons à produire des cycles de fantasy normée, et des resucées de nos plus grands succès. Que nous sommes à présent du « matériel commercial », et rien de plus. C’est une façon de travailler dont je ne veux pas.
Depuis plus de deux ans déjà, je m’étais remise à la musique, et les demandes de mes éditeurs me prenaient trop de temps sur ce que j’avais véritablement envie de faire : du son, du cross-média, et des romans aux antipodes de mon best-seller. Je ne voulais pas de féerie, pas de poésie, pas de livres nécessitant une architecture ficelée et vicieuse, où tout gît dans l’énigme et le non-dit. J’avais viscéralement besoin de crash, de trash, de scalpels, de cordes de guitares, de scènes qui ressemblent plus à ma vraie vie et/ou au vrai « moi » : les concerts, les backstages, les bacs d’acides des labos photos, la Presse, les dérives addictives, l’appel de l’adrénaline.
Parler directement, en somme, et non plus sous forme de broderies ton sur ton, de ces démons qui ravagent ma génération, et la suivante : le vide intérieur, l’incapacité à se tenir tranquille, le sentiment d’inadéquation, les impératifs biologiques. Chanter les parias, les freaks, les « pas normés », les « pas sages », les voltigeurs de la nuit.
Impossible de faire véritablement cela lorsqu’on a vendu des dizaines de milliers d’exemplaires d’un roman très onirique, construit à mi-chemin entre la pièce de théâtre classique et la poésie lyrique. Tout le monde veut la suite, tout le monde veut ça, même s’il ne s’agissait que d’une redite. Les lecteurs déjà accros se laissent convaincre par d’autres facettes, mais les éditeurs veulent faire du chiffre. C’est pour eux un besoin vital, et ils parient donc sur la sécurité.

J’ai préféré reprendre ma liberté que de concéder sur la seule chose qui compte à mes yeux : sortir des livres intègres.
J’ai donné davantage de temps à l’écriture, à la musique, et à l’activisme notamment environnemental, durant ces années bienheureusement dépourvues d’éditeurs.
Lorsque le scandale ReLIRE a émergé, on m’en a averti, et en deux minutes chrono j’étais sur le front. C’était prévisible, je suis incorrigible à ce niveau.


Je n’ai jamais cessé d’écrire, contrairement à ce que certains lecteurs, confondant tragiquement écrire et publier, ont pu dire. Durant les années où je n’avais pas à me débattre dans les diktats éditoriaux, j’ai eu l’occasion de beaucoup travailler, et de le faire en toute liberté. Avec sincérité, donc, ce qui est pour moi, en littérature comme en musique, un élément absolument primordial.

