Volta, Ornella. Le vampire

Note préliminaire

L’érotisme.

Le TLF (Trésor de la Langue Française) en donne la définition usuelle suivante :  » Tendance plus ou moins prononcée à l’amour (sensuel, sexuel), goût plus ou moins marqué pour les plaisirs de la chair « .

Quel rapport avec les vampires ? Sont-ils devenus l’exutoire des projections et fascinations Romantiques (selon l’acception littéraire) muées – de nos jours – en un porno-facile et pas cher qui se donne bonne conscience, ou en une bit-lit débile (au sens premier du terme) qui ne sait que surfer sur les aspérités du mythe sans jamais se poser la réelle question du Vampire ?

On transforme une succion en une pénétration via de longues dents pointues (passons la symbolique pas très heureuse) ; on fait des femmes les proies privilégiées ; on délocalise l’outrage du cou à la gorge (prise dans son acception la plus large)… Sade utilisa la pornographie pour transmettre et camoufler ses conceptions théologiques, d’autres utilisèrent le mythe du Vampire pour transmettre leur pornographie pataude.

A qui imputer un tel dévoiement de la figure mythique ? M’expliquera-t-on un jour quel est l’érotisme (même caché ou métonymico-métaphorique) d’un être hideux avec du poil des les mains, un mono-sourcil et qui dégorge de sang de tous les orifices ? Existe-t-il réellement un lien entre le vampirisme et l’érotisme ? Erzsebeth Báthory sera certainement invoquée en illustre exemple et parangon du sempiternel couple indissociable d’Eros et Thanatos. Mais nous sommes encore ici sous le joug d’un lourd héritage Romantique et (peut-être) de complots politiques (à l’instar de Gilles de Rais). Non qu’il faille désavouer les Romantiques, leur apport culturel indéniable est inestimable. Mais l’important est de se pencher sur deux mille ans d’histoire en faisant, au mieux, abstraction d’une vision qui associe nécessairement le sang au sexe et la morsure au plaisir.

Volta, Ornella. Le vampire
Félicien Rops, Le vice suprême, 1883

Le Livre

Pour Ornella Volta, il n’est aucun doute : le Vampirisme est un Erotisme. La publication de son livre en 1962 dans la Bibliothèque Internationale d’Erotologie (du célèbre Jean-Jacques Pauvert) laissait difficilement présager le contraire. Le Vampire, 8ème volume de cette collection d’érotologie se présente sous la forme d’un magnifique livre de forme carrée (de la taille d’un 45 tours) richement illustré.

Dès l’avant propos, on comprend ce qui peut motiver le rapprochement. Ornella Volta rappelle le Dictionnaire Encyclopédique des Sciences Médicales de G. Tourdes qui définit les marques du tempérament érotique :  » Un visage affilé, des dents aiguës et éclatantes, beaucoup de cheveux, une voix, un aspect et une expression particulières, et même une odeur caractéristique « . Ce qui, selon Montague Summers, sied parfaitement au vampire.

I. Vie sexuelle des morts

Le livre s’ouvre sur un premier chapitre (le plus intéressant) consacré à la  » Vie sexuelle des morts « . L’approche est louable et entend nous démontrer que  » la vie sexuelle des morts est en fait assez active  » (p.12). Ornella Volta énonce les croyances et traditions à la manière d’un Dom Augustin Calmet : indigeste à souhait par leur accumulation. Elle explique comment face à la mort, considérée comme contagieuse, se développent (en tout point du globe) des superstitions et stratégies pour la contrer. Ainsi, de la volonté de prévenir le retour en masse des morts insatisfaits sur terre est venue l’idée de leur apporter de quoi les complaire. La  » force agressive  » (p.15) qui caractérise les morts, réelle manifestation vitale, explique en partie l’attention qui leur est portée ainsi que certaines mutilations rituelles.

Puis, par une créance en une sorte de métempsychose, certains peuples en sont arrivés à penser que seul l’esprit d’un mort pouvait engendrer (l’acte charnel avec le mari restant toutefois nécessaire). La proximité des morts permettant aussi d’accroître la fécondité. Symbolique, cette croyance prit une résonance charnelle durant le Moyen-âge, où Incubes et Succubes firent leur apparition. Autant de démons en déficit d’un principe vitalisant (le Diable ???) qu’ils ne peuvent trouver que dans le sang des vivants. Se déforment alors ces figures démoniaques sous le poids des interprétations et s’érige un principe païen en opposition  » à la religion chrétienne qui veut sacrifier les droits naturels du corps  » (p.49). Ornella Volta s’interroge ainsi sur l’importance du christianisme dans la création de la  » sensualité  » (déjà dénoncée par Kierkegaard) et du vampirisme. Le vampire est ce corps dénué d’âme qui cherche la survie par le sang (qui, je le rappelle, est le siège de l’âme selon le Lévitique).

En pendant à ces croyances, la Mort est pensée comme une atteinte physique à ce que la Beauté a d’intact, un dépouillement contre lequel on lutte en construisant notre vie (en ayant recours aux artifices). D’où les éternelles luttes de chevaliers, d’où la beauté de la femme contrebalancée par un être décharné (à l’instar des œuvres de Hans Baldung Grien). Les memento mori et vanités s’inscrivent dans cette lignée.

Volta, Ornella. Le vampire
Hans Baldung Grien : Les trois âges et le décès, 1510

II. Les grands saigneurs

 » Entre les vivants et les morts, le sang est une voie de communication éprouvée  » (p.53), lui seul permet d’établir une continuité entre les deux mondes. Car, en accord avec de nombreuses expériences, le sang se révèle apte à faire revivre (ne serait-ce que temporairement) les morts. Ornella Volta multiplie les exemples de coutumes tribales qui font du sang  » le premier aliment de l’homme  » (p.62). Elle révèle en outre les bienfaits accrédités à l’application de sang sur le corps (fontaine de jouvence de Paracelse ou de Báthory), à son ingestion (thérapeutique ou pour s’approprier les forces d’autrui, ce qui explique aussi certaines interdictions et pratiques religieuses), à sa transfusion, son effusion (lors d’un rite de fertilité, de fondation, de déférence, de magie) et les méfaits de sa perte (notamment lors des menstruations).

Volta, Ornella. Le vampire
M. Claverie – Les buveurs de sang à l’abattoir de la Villette – vers 1880

Et le sang devint aphrodisiaque. Plumröder le souligna pour la première fois en 1830 (cf. Montague Summers). S’égrènent alors diverses histoires dans lesquelles l’attirance charnelle nécessite l’écoulement du sang. S’invite dans ce parcours la mort, puis les tueurs en série, les  » hématophiles  » (p.90) et les combats freudiens.

III. Le couteau dans la plaie

Ornella Volta aborde dans ce chapitre les stimulations érotiques du couteau. Son analyse s’appuie sur des crimes et actes fétichistes du XIXème siècle (siècle du Romantisme…).
Elle aborde des actes de nécrophilie (ce qui est toutefois l’inverse même du vampirisme comme le rappelle Roland Villeneuve) et les plaisirs de la mutilation. Ce qui l’amène à une note simple et lumineuse :  » Chaque époque a ses épidémies. Pour n’en citer que quelques-unes, au XVe siècle sévissent les sorcières, au XVIe les lycanthropes, au XVIIIe les vampires. Le XIXe semble être le siècle des criminels sadiques  » (p.126).

Et le nécrosadisme entraîna la nécrophagie. Et la nécrophagie est  » tramée d’érotisme  » (p.134). S’ensuivent diverses considérations scabreuses car nimbées d’un freudisme plus que douteux :  » La mamelle gonflée correspond au pénis en érection, la bouche avide et humide de l’enfant au vagin palpitant et humide  » (p.138, citation de Havelock Ellis).

IV. Le cadavre exquis

 » Le sentiment que l’activité érotique, quand elle paraît faire triompher le plus notre instinct de vie, ne fait que servir notre instinct de mort, peut affaiblir notre mécanisme de défense face à celui-ci. L’instinct de mort prévaut alors et c’est lui qui se nourrit d’Eros  » (p.150)…. Pfff.

La mode  » nécro  » est à nouveau à l’honneur dans ce chapitre. De nombreuses bonnes choses :  » L’amour anachronique pour les morts finit par devenir un des aspects de la recherche humaine pour supprimer le temps  » (p.168). Mais plus de  » vampires « …

V. Le mal-mort

Ce chapitre s’appuie sur le rituel et l’onirisme, son importance dans l’imaginaire, dans les projections, dans l’éveil de la peur. Il n’apporte, comme le précédent, aucune réelle lumière supplémentaire sur le couple vampire-érotisme.

Il s’agit donc d’un très beau livre, très intéressant mais qui aurait mérité de s’interroger (ou d’interroger) plus profondément sur une définition du Vampire. Etablir quelques contours nécessaires paraît important car l’opération  » sexe + mort  » n’est pas forcément égale à  » Vampire « … L’optique n’est pas de s’enfermer dans des carcans notionnels mais de pouvoir poser des limites aux investigations. On se perd un peu entre les coutumes populaires et les actes nécrophages ou nécrophiles sans comprendre véritablement où est le Vampire.
De nombreuses reproductions et photos très variées, surprenantes et souvent somptueuses agrémentent la lecture, mais, à nouveau, on se perd un peu sans toujours comprendre les liens qui lient les illustrations avec le texte. Doit-on concevoir les illustrations comme une lecture à la fois parallèle et complémentaire au texte ? Tout porte à le croire.

En définitive, le vampirisme est-il un érotisme ? A mon sens, la question reste ouverte et légitime.

2 réponses à Volta, Ornella. Le vampire

  1. Senhal dit :

    Un bien beau petit livre, en effet, avec un appareil iconographique vraiment foisonnant ! A noter qu’Ornella Volta (ainsi qu’un Valerio Riva) est aussi le directeur des deux tomes Histoires de vampires, faussement attribués à Roger Vadim, qui n’en est que le préfacier :

    http://www.vampirisme.com/livre/collectif-presente-par-roger-vadim-histoires-de-vampires-tome-1/

  2. Necuratieles dit :

    Je viens de vérifier. C’est exact. Merci de l’avoir signalé car je n’avais jamais fait attention.

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