Après la découverte de feuillets et d’écorces inscrites, lors de la visite d’une caverne napolitaine, la narratrice du récit-cadre — qui s’effacera définitivement après cela — décide de publier ce qui s’apparente à une prophétie. Laquelle débute en Angleterre, en 2073. On y suit la vie de Lionel, fils d’une aristocrate déchu. Après une jeunesse de mauvais garçon, il sera ramené sur le droit chemin par Adrian, fils de l’ancien roi (lequel fut l’ami de son père). Le héros-narrateur va donc se confronter avec la situation politique, le royaume s’étant mû en république. C’est une période heureuse pour le narrateur, qui découvre l’amour (et se marie) avec la sœur d’Adrian, alors que sa propre sœur épouse Lord Raymond, un noble passionné et ambitieux. Un temps protecteur d’Angleterre, ce dernier finit par prendre la tête des troupes grecques contre les Turcs. C’est cette lutte qui sera le théâtre d’un désastre plus grand encore pour l’Europe (et le monde) : le déferlement d’une épidémie de peste sans précédent.
Sorti en 1826 — soit 8 ans après Frankenstein — The Last Man est le troisième roman de Mary Shelley. L’autrice n’a publié qu’un seul récit long de fiction dans l’intervalle : Valperga. Cette nouvelle fiction emprunte quelques éléments au récit gothique. Son protagoniste majeur, Lionel, n’est pas très éloigné des figures d’ingénues qui sont au cœur de la fiction gothique. La forme est proche des récits du genre : les quelques pages qui ouvrent l’histoire n’ont pour finalité que présenter l’essentiel du texte comme les bribes d’une prophétie retrouvée et remise en ordre. Le thème de l’augure est également ponctuel dans l’œuvre, depuis l’endroit où a été trouvé le récit — l’antre de la Sibylle de Cumes — jusqu’aux présages qui paraissent accompagner les survivants sur le chemin vers la Suisse. Plusieurs lieux importants de la matière gothique sont enfin convoqués : notamment la crypte où Lionel déposera le corps d’Idriss, ainsi que le dédale où l’imposteur qui se fait passer pour le sauveur de l’humanité a pris ses quartiers.
Pour autant, Le dernier homme (son titre en français) n’est pas un roman gothique : il s’agit d’un texte d’anticipation, voire d’une fable philosophique. L’autrice semble y interroger une fois de plus la démesure de l’homme face à la Nature. Si celui-ci peut parvenir un temps à la dompter, c’est toujours la Nature qui a le dernier mot à la fin. À cet égard, la première partie du récit, qui cristallise la dimension politique de celui-ci, parait bien anodine quand la Peste déferle à travers l’Europe. Et si les hommes ne cessent de rechercher un cadre (politique, social voire religieux) pour s’organiser, la maladie n’en a cure. Elle dévore peu à peu toute trace de vie humaine, établissant un cycle fatal : l’été, saison de vie, devient celle où la maladie redouble dans ses effets. Alors que l’hiver, saison de mort, la voit reculer. Elle gomme également les différences de castes (les riches deviennent pauvres, car l’économie s’effondre) et n’épargne personne. Reste que si l’histoire se projette dans un lointain avenir, on n’est pas face à la prospective d’un Jules Verne. L’Angleterre décrite par Lionel est en effet en tout point semblable à celle de 1826 : les gens se déplacent à chevaux, les trajets sont longs, les moyens de communication quasi inexistants. Quant au conflit entre la Grèce et l’Empire ottoman, il est indubitablement basé sur la guerre d’indépendance grecque (1821-1829).
Le roman résonne dans le même temps avec la vie de Mary Shelley et avec celle de ses proches. L’avidité de connaissance de Lionel (et le personnage) est un décalque évident de l’autrice. Lord Raymond, le noble ambitieux qui prendra la tête de la révolte grecque contre les Turcs est sans doute possible inspiré de Lord Byron. Adrian est quant à lui influencé par Percy Shelley, jusqu’à sa fin tragique, noyé lors d’une sortie en mer. Sachant que le deuil est omniprésent dans le texte, depuis la mort du père de Lionel jusqu’à la perte de sa femme et de ses enfants. La capacité à survivre au décès des êtres chers, à envisager la vie après, est un des fils rouges du dernier homme, et à n’en pas douter fondamentaux pour aborder l’œuvre de l’écrivaine.
Le dernier homme est le second roman le plus connu de Mary Shelley après Frankenstein. C’est un texte copieux, qui a des longueurs certaines (principalement dans la première partie), mais n’en est pas moins une fiction remarquable, riche en réflexion autour de la condition humaine. Une histoire qui peut aussi apparaître aujourd’hui comme prophétique, après l’épidémie de Covid. Empêchée par un beau-père qui tentait de la museler contre espèce sonnante et trébuchante (Shelley père empêchait Mary d’écrire sur son fils, n’ayant jamais approuvé leur union), l’autrice parvient à cristalliser ses angoisses et le sentiment de deuil qui l’habite.


