Réginald de St. Léon, né au XVIe siècle, couche sur le papier ses mémoires. Le lecteur y découvrira comment l’aristocrate prendra part à la guerre franco-italienne de 1521-1526, après avoir vécu auprès de sa mère dans la demeure familiale. Se faisant connaitre de François 1er — qui fait de lui un chevalier — St. Léon succombe aux vices du jeu, qui mettent en danger sa fortune. Désireux d’épouser Marguerite de Damville, il promet au père de cette dernière d’arrêter de dilapider son argent, pour ne pas entraîner avec lui la jeune femme et leurs futurs enfants. Mais l’occasion d’un séjour à Paris la tentation prend le dessus, et l’aristocrate se retrouvé criblé de dettes. Déchu de son statut, il est contraint de s’exiler en Suisse. Après plusieurs mésaventures, il devient détenteur de la pierre philosophale, à même de lui assurer fortune et immortalité. Un legs qui va cependant le conduire à fuir à travers l’Europe, sacrifiant dans le même temps sa famille.
St. Leon, a Tale of the Sixteenth Century (Saint-Léon, conte du seizième siècle, 1799) est le deuxième roman de William Godwin, le père de Mary Shelley. Sa première fiction longue, Things as They Are, or The Adventures of Caleb Williams, s’appuyait sur les idées de Enquiry Concerning Political Justice (Enquête sur la justice politique, 1793) l’essai le plus connu du philosophe. St. Leon est considéré comme une des influences de Mary Shelley pour son Frankenstein. C’est en effet un des livres de son père qu’elle a le plus lu (en 1814 et en 1815, puis en 1817). Les deux ouvrages partagent plusieurs points communs, autant dans leur structure que dans certains choix narratifs ou thèmes. Shelley lui-même mentionne plusieurs fois le texte de son beau-père dans sa correspondance, le positionnant régulièrement devant le reste de la production du philosophe.
Le roman prend on l’a vu la forme d’un journal : Réginald de St. Léon raconte sa vie, de ses jeunes années à la dernière rencontre avec son fils. Lr roman débute comme un récit de formation : le protagoniste va être confronté à la société des hommes, après avoir vécu aux côtés d’une mère protectrice. Il va avoir l’occasion de tenir son rang sur les champs de bataille et montrer sa valeur (et celle-ci sera sanctionnée par son adoubement). Mais le retour à la vie civile va lui ouvrir les portes d’un mal qui le fera chuter de son piédestal : le jeu. St Léon perd sa place dans la société et sa fortune, et est contraint de fuir avec les siens en Suisse. C’est là que le récit bascule vers le roman alchimique : après plusieurs hauts et bas subis par sa famille, le héros devient le dépositaire de la pierre philosophale. Il peut désormais subvenir aux besoins des siens et retrouver son rang, voire obtenir l’immortalité. Reste que ces pouvoirs vont avoir un coût : l’origine de sa fortune lui vaut d’être pourchassé, et le forcera à couper les ponts avec les siens.
Le texte, au détour des péripéties vécues par St Léon, permet à son auteur d’aborder de multiples thématiques. Il y a déjà le rapport à la richesse : si le héros fait le lien entre sa position sociale et l’argent, il finira par comprendre que vouloir retrouver son nom et sa place par ce biais le condamne de facto. Censé être sans le sou, il n’est pas en mesure d’expliciter ce revirement du sort : l’homme qui lui a transmis son savoir lui a fait jurer de garder le secret. Et ce, même envers sa famille : si sa femme réalise rapidement ce dont il retourne, elle lui pardonne plus difficilement le choix d’avoir accepté ce don que ses vices passés, qui ont fait perdre aux siens son rang. Le livre traite également les questions de religion, voire de croyance. St Léon est ainsi jeté plusieurs années dans les geôles de l’inquisition espagnole, matière pour l’auteur à montrer le manque l’iniquité d’un tel système.
Le lecteur de Frankenstein percevra plusieurs ponts possibles avec le roman rédigé près de 20 ans plus tard par la fille de Godwin. Déjà, il y a l’idée que le moteur de l’intrigue — ici, la pierre philosophale, la création d’un être chez Mary — n’est jamais totalement explicité. Victor Frankenstein se refuse à en livrer la teneur. St Léon fait de même, quitte à être emprisonné plusieurs fois sur de longues périodes. Le rapport à la nature — particulièrement la montagne — est important dans les deux textes. Alors qu’il a tout perdu, St Léon découvre les paysages suisses, et le sublime montagneux. Il y a là comme une résonnance avec la première rencontre entre le docteur et sa création, qui se fera dans un cadre très semblable. La relation parent – enfant est également prépondérante dans les deux œuvres. Chez Mary, elle est symbolisée par ce qui lie Victor à la créature. Chez Godwin, la question du devenir des enfants demeure centrale jusqu’à la fin du texte : St Leon veillera à installer ses filles avant de les quitter définitivement, et s’échinera à voir son fils épouser celle qu’il aime. Les deux livres racontent enfin tous deux l’histoire d’un personnage persuadé que ce dont il est le dépositaire est en mesure d’assurer son bonheur (par extension, celui de ses proches), voire de l’humanité. La réalité leur prouvera qu’il en ira bien autrement.
D’un point de vue du récit, il y a également des éléments que les amateurs de littératures vampiriques apprécieront. St Léon décide, après avoir coupé les ponts avec les siens, de s’établir en Hongrie et d’aider à relever une partie du pays par ses moyens financiers. Godwin cite dans son texte les batailles de Warna (1444) et de Mohacz (1526), cette dernière étant également mentionnée par Dracula dans le roman de Stoker. Les noms de Nadasti (Nádasdy?), de Mathias Corvinus et Bathori sont eux aussi convoqués au fil de l’histoire. La comtesse Bathory et Dracula ne sont donc pas loin. D’autant que St Leon sera enchainé dans les tréfonds d’une citadelle en pays hongrois, et qu’il ne devra son salut qu’à la destruction du dit château.
St Léon est un roman particulièrement riche en rebondissements, qui conduit son personnage et le lecteur en France, en Italie, en Espagne, en Hongrie, en Autriche… Un texte saupoudré d’une aura de surnaturel (par l’entremise de l’alchimie), qui permet pour autant à son auteur de distiller des éléments de sa pensée philosophique au fil de la narration.


