Brust, Steven. Agyar

Traducteur : Michel Michaud
A l’internaute qui rentrait agyar dans son moteur de recherche, sans avoir lu le livre encore : oups !

Car le simple fait de publier un avis sur ce roman au sein de ce blog dévoile la surprise que vous auriez peut-être désiré savourer. D’autant que l’éditeur français avait fait des efforts : la quatrième de couverture ne dévoilait rien . C’est d’ailleurs un bonbon de collectionneur, de découvrir, par la persévérance, le vampire enfoui, pour le dévoiler à ses pairs amateurs !

Mais j’ai lu quelques chroniques de ce livre en VO et beaucoup s’accordent pour donner à cette révélation progressive une grande partie du mérite et je ne suis pas certaine d’être d’accord, même si je concède que je n’ai pas eu le bénéfice de la surprise. L’auteur n’avait-il pas d’autres raisons ? Je pense que si.

John Agyar découvre Jim, le fantôme et une machine à écrire grâce à laquelle il va tenir le journal de ses faits, réflexions et impressions. John Agyar est un vampire, mais ses notes ne commencent pas par « Je m’appelle John, j’ai 350 ans et je suis un vampire dans la tourmente ». Et le récit de John Agyar s’ouvre sur les notes de quelqu’un d’autre, un quelqu’un qu’il a aimé dont il est séparé, qui détient ses notes. Le journal sera donc le chemin qui a mené à cet aboutissement : je vous conseille de finir le livre en relisant le premier chapitre.

En un sens, le genre de procédé utilisé par l’auteur est déjà connu depuis Anne Rice, en littérature vampire : ce ne sont plus, comme chez Stoker, les autres personnages-narrateurs qui sont témoins des faits du vampire, mais le vampire lui-même qui se raconte. Sauf que Brust s’est amusé à inventer une autre manière, ingénieuse et idoine, de saisir le vampire, qui dit sans jamais évoquer ce qu’il est réellement, jusqu’à éluder, sous forme d’ellipses, les actes trop explicites.

Brust a une vision assurément aigüe de ce qu’est ontologiquement le vampire : une existence impossible, la mort exposée aux vivants. On pourra lire, à ce propos, par exemple, « Passages équivoques », de Jean-Louis Leutrat in : Les Vampires, Colloque de Cerisy et comme autre manière de traiter le sujet, par le mélange du rêve et de la réalité, le roman de Mircéa Eliade, Mademoiselle Christina.

Cela pourrait aussi signifier que John Agyar ne peut pas se voir (l’auteur jouerait avec le poncif du miroir ?). Parce qu’en tant que créature fantastique, le fantastique de son quotidien lui échappe, ou parce que la mort ne peut être vécue par un mort (le mort n’étant pas capable de sensation**voir spoiler en-bas du post*). A ce propos, il y a des instants assez amusants, comme celui où John dit ne pas penser croire aux fantômes, puis en croise un. Plus tard, il disserte avec le fantôme sur l’existence des zombies et tous deux concluent qu’ils n’y croient pas.

En miroir, se place Jim donc, le fantôme de la maison où écrit Agyar. Il lit son journal et souvent, il demande « qu’est-ce que tu vas faire ? ». Alors qu’Agyar se définit en actes quotidiens, rapportés dans ses écrits et refuse d’énoncer sa nature, Jim se suffit à ce qu’il est (un esprit qui hante une maison) et lorsque le vampire lui demande ce qu’il fait pour occuper ses journées, il lui dit qu’il ne fait rien et, de fait, ne fait rien.

Ce que l’on parvient à savoir concernant, de manière plus factuelle, les vampires brustiens, c’est que leur puissance coïncide avec leur ancienneté, que la morsure suffit à la transformation, pour autant que le sujet échappe au sort réservé aux cadavres contemporains : l’embaumement ou l’incinération (le sous-entendu est que la société actuelle cache la mort). D’autre part, les vampires ont un pouvoir de contrôle très puissant sur ceux qu’ils mordent et enfin, ils sont très diminués la journée et doivent se nourrir assez souvent.

Au total, c’est un excellent bouquin sur les vampires et seule l’excuse de la rédemption pour moteur de l’histoire m’a parue un petit peu terne, mais permet, de manière un peu plus inédite, de lire, la plupart du temps, le journal d’un « monstre » capable de décrire des situations (crées pas lui) abominables et de n’en tirer aucune gène d’ordre moral ou compassionnel.

*Quand Agyar et Kallem meurent définitivement, c’est lorsqu’ils cessent d’être morts émotionnellement.

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