Tassy, Vincent. Interview avec l’auteur d’Apostasie

Bonjour Vincent. Peux-tu te présenter pour les internautes de Vampirisme.com ?

J’ai commencé à publier des nouvelles en 2012, notamment « Mademoiselle Edwarda » dans l’anthologie Vampire malgré lui chez le Petit Caveau. Plusieurs nouvelles sont parues chaque année depuis, notamment « Malvina Moonlore » dans le recueil steampunk Montres enchantées chez le Chat Noir, « Iravel » dans Maisons hantées chez Luciférines, et tout récemment « Regarde ce qu’il y a dans sa tombe », une romance fantasy dans Âme ténébreuse, Cœur lumineux, toujours chez le Chat Noir. J’aime écrire depuis longtemps, et c’est très naturellement que je me suis lancé dans ce que l’on appelle les littératures de l’imaginaire. J’ai une prédilection très marquée pour les vampires, et mon premier roman Apostasie représente un bel aboutissement pour cette passion. À côté de l’écriture, je suis notamment professeur de lettres dans un lycée.

Ton roman Apostasie est sorti depuis quelques semaines aux éditions du Chat Noir. Tu peux nous expliquer la genèse de ce projet ?

C’est une histoire que je porte en moi depuis longtemps. J’en ai rédigé une première version quand j’avais dix-neuf ans, entre 2008 et 2009, mais elle était mauvaise. Pourtant, les personnages et l’univers continuaient de me hanter, et je savais que je m’y remettrais un jour ou l’autre. Ce que j’ai entrepris en 2011, si je me souviens bien. J’ai étoffé l’histoire pour qu’elle corresponde exactement à la vision que j’en avais, et j’ai renforcé le dispositif des mises en abyme – un processus narratif qui m’a toujours passionné. Apostasie est né à une époque où je lisais compulsivement des romans gothiques du XVIIIe et du XIXe siècles, de vieux récits de vampires et de la dark fantasy. Ces textes faisaient écho à des obsessions qui étaient depuis toujours ancrées en moi, et m’ont très certainement donné l’impulsion pour échafauder mon propre projet. Je voulais quelque chose d’intense ; pas un simple récit, plutôt un long poème, car je suis profondément persuadé que c’est le travail de la langue qui permet à une histoire de ce genre d’envoûter l’imagination du lecteur. Dès le départ, j’avais une idée bien précise de ce que la figure du vampire me permettrait d’exprimer : je voulais rendre ce mythe au mystère et à la nuit d’où il vient, à cet impalpable qui le rend à la fois si beau et si terrifiant, pour rendre sensible une certaine idée de notre impossibilité de comprendre le sens de notre mortalité.

Tu n’en es pour autant pas à ton coup d’essai sur le thème du vampire. « Mademoiselle Edwarda » avait rencontré pas mal de succès (et un prix, avec le Merlin). D’où t’étais venue cette idée de traiter du thème du transgenre via le vampire ?

C’est une question à laquelle je suis très sensible et qui m’est venue instantanément quand j’ai découvert le thème de l’appel à textes du Petit Caveau, « vampire malgré lui ». Les travaux de spécialistes comme Judith Butler ou Anne Fausto-Sterling, et les textes réflexifs de Virginie Despentes – en particulier King Kong Théorie – m’ont permis d’ouvrir les yeux sur beaucoup de choses concernant le genre, que la société tend toujours à nous faire considérer comme évidentes, mais qui ne le sont pas. Plus généralement, le féminisme est une lutte qui transparaîtra toujours dans mes textes, à un degré plus ou moins prononcé ; loin de ne concerner que les femmes, il concerne aussi les hommes qui souffrent (ou qui ressentiront à un moment ou à un autre un malaise) de ne pas correspondre à ce qu’un homme « doit » être, et qui ne devraient pas avoir à en souffrir. Il existe des milliers de façons différentes d’exister en tant qu’homme, en tant que femme, ou en tant qu’aucun des deux. Dans « Mademoiselle Edwarda », la figure du vampire, associée dans de nombreuses fictions à l’immuabilité, m’a permis de mettre en scène et dramatiser le parcours d’une femme qui est née homme. Elle est changée en vampire juste avant son opération de changement de sexe, et son membre repoussera toujours. C’est une abominable tragédie, et c’est là toute la force du fantastique et de l’imaginaire : raconter un drame bien réel, et le mettre en valeur à travers la magie – le vampire, en l’occurrence.

Pour en revenir à Apostasie, il y a une ambiance qui rappelle fortement certains titres des défuntes éditions de l’Oxymore, et les univers d’une Léa Silhol ou d’une Tanith Lee. Est-ce un parti pris que tu recherchais ?

Ce n’était pas recherché. Il est vrai que j’ai lu La Sève et le Givre de Léa Silhol – un roman qui m’a marqué à un point qu’aucun mot ne serait suffisant pour l’exprimer – avant de m’atteler à la réécriture de mon roman, et que j’ai lu pour la première fois Tanith Lee pendant la rédaction – c’était Écrit avec du sang, chez l’Oxymore, magnifiquement illustré par Ruby. Je suis particulièrement fier de voir que mon roman est comparé à ces maîtresses de la fantasy pour qui je suis éperdu d’admiration, mais je ne me disais pas, en l’écrivant : « Tiens, je voudrais que mon livre fasse Oxymore. » Je l’ai écrit tel qu’il me venait, et s’il est fort probable que ma voix ait été façonnée par tous les auteurs qui m’ont marqué, j’ai surtout fait en sorte de dire l’histoire comme elle devait être dite. A posteriori, je ne peux que me réjouir que le résultat soit un tant soit peu comparable à Léa Silhol et Tanith Lee !

Dans ton roman, plusieurs personnages sont des musiciens accomplis. À ton avis, d’où vient ce lien assez fort entre vampire et pratique musicale (présent notamment chez Anne Rice, Yves Swolfs…) ? Sachant que tu es toi-même musicien ?

Musique et littérature sont très liées pour moi. Je pratique beaucoup les deux (mon groupe s’appelle Angellore, pour ceux que ça intéresse), et plus le temps passe, plus je prends conscience de tous les points communs qui existent entre ces deux supports – en ce qui concerne mon propre processus de composition. La musique et la littérature ne sont pas des arts visuels ; elles peuvent susciter des images, bien entendu, mais ne les montrent pas directement. Je crois que si le vampire s’est à ce point épanoui dans la littérature de fiction, c’est parce qu’il peut y être représenté sans être limité. Et pour moi, un vampire musicien peut créer la musique la plus déchirante, la plus profonde et la plus impossible du monde. Qu’un vampire joue une sonate dans un livre ; on ne l’entendra pas. On imaginera quelque chose d’inimaginable ; des sons produits par un immortel. Le vampire musicien déploie toute sa beauté, tout son mystère. Il joue une musique d’un autre monde, quelque chose d’occulte, de mystique, qui nous effleure mais qu’on ne peut pas comprendre. J’aime ce sentiment propre à la littérature : que notre esprit se blottisse contre elle, mais qu’il se sente tout petit contre son immensité. Et ce n’est pas moi qui ai inventé l’idée que la littérature possède, par essence, une nature vampirique !

Tu es également chroniqueur pour Obsküre Mag, et t’occupes notamment de la partie littérature du magazine. À ce titre, quel regard portes-tu sur la production actuelle sur le thème du vampire ? L’intérêt pour la créature n’est-il pas (une nouvelle fois) en train de se résorber ?

C’est une question difficile. La production vampirique baisse depuis quelques années, et les éditeurs, s’ils font les modes, s’adaptent aussi à elles, et il est évident que l’offre s’est adaptée à la demande. Les romances vampiriques ont fait leur temps ; de nouvelles tendances prennent le devant de la scène. Mais peut-on vraiment déplorer que ce courant vampirique de littérature sentimentale soit en recul ? Le vampire revient toujours sous les projecteurs ; il a toujours quelque chose à dire du monde où nous vivons – même quand ses avatars littéraires nous semblent de bien piètre qualité. Un cycle se termine, un autre recommencera. D’ici là, le vampire existe toujours, inspire toujours ; certes, j’ai hâte de découvrir sous quelle nouvelle forme dominante il nous reviendra, quand il sera à nouveau l’objet d’une tempête éditoriale, mais en attendant, il est toujours là. De nombreux chefs-d’œuvre du genre sont sortis pendant des périodes où le vampire était plutôt en défaveur chez les éditeurs et le public. Et même si, en effet, la vague du gentil vampire young adult se résorbe, nous avons encore beaucoup de choses à découvrir ; hystérie médiatique ou pas, il y a toujours des passionnés, de la fascination pour cette figure mythique – c’est le propre d’un mythe, non ?

Quelles sont tes premières et dernières rencontres avec un vampire (littéraire et/ou cinématographique) ?

Je ne me souviens pas précisément de ma première rencontre avec un vampire – c’était probablement un dessin animé quand j’étais enfant. Mais, et ce n’est pas une blague, la première dont je me souvienne, c’est… dans le dictionnaire ! On te l’a déjà faite, celle-là ? Mais c’est vrai : tout petit, j’ai dû chercher ou tomber sur la définition du mot vampire dans le dictionnaire. Et ça m’avait terrorisé ! Il faut dire qu’elle n’a rien de rassurant. Et ma dernière rencontre avec un vampire en littérature est assez old-school, puisque j’ai lu avec beaucoup de plaisir La Vampire ou La Vierge de Hongrie de Lamothe-Langon, sorti de l’oubli et magnifiquement réédité tout récemment par les éditions Otrante – dont j’apprécie particulièrement le catalogue.

Pour toi, comment peut-on analyser le mythe du vampire? Qu’est ce qui en fait la pérennité ?

C’est un mythe. Par définition, il traverse les âges. Il renvoie à des pulsions, des interrogations profondes. Amour et mort, beauté et abjection, le vampire concilie les contraires, et c’est ce qui le rend si magnétique. Les auteurs peuvent choisir de nourrir le paradoxe, ou de mettre en avant l’un ou l’autre aspect ; dans tous les cas, une créature revenue d’entre les morts et s’abreuvant du sang des vivants pour maintenir son atroce existence ne peut qu’intriguer les mortels que nous sommes – déchirés entre nos instincts primaires et notre désir de vivre en société.

As-tu encore des projets de livres sur ce même thème ? Quelle va être ton actualité dans les semaines et les mois à venir ?

Une actualité chargée m’attend. Certains projets doivent encore être maintenus secrets, mais je peux annoncer la parution, l’an prochain, d’une traduction d’un roman young adult mêlant SF et thriller. C’était ma première expérience de traducteur sur un texte long, et je dois dire que j’ai adoré ça. Je travaille également sur une nouvelle d’horreur qui paraîtra en anthologie, et sur un roman gothique pour enfants (tout cela sortira également en 2017). Les vampires ne seront jamais bien loin dans tous ces textes, d’une manière plus ou moins manifeste. J’ai également commencé à travailler sur mon prochain roman pour adultes, qui mettra aussi en scène des suceurs de sang – je ne peux pas encore révéler de date de sortie, mais il sortira !

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