Newman, Kim. Interview avec l’auteur d’Anno Dracula

Bonjour. Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs de Vampirisme.com ?
 
Bonjour. Je suis à la fois romancier, critique et journaliste anglais. Je travaille dans des domaines assez variés.
 
Anno Dracula ressort ce mois-ci en France, dans une édition similaire à celle éditée il y a quelques mois par Titan Books. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce premier roman de la série (qui est sorti pour la première fois en 1992) ?
 
Voici comment le projet a évolué au fil du temps. A l’université, en 1978, j’ai suivi un module intitulé La fin de la révolte victorienne, enseigné par le poète Laurence Lerner et Norman Mackenzie (le biographe de H.G. Wells), pour lequel j’ai écrit une thèse (L’Apocalypse séculaire : la fin du monde au détour des fictions de fin de siècle), qui me servit plus tard de matière première pour ma troisième nouvelle, « Jago ». Pour cette thèse, j’ai beaucoup lu de récits d’invasion (La Bataille de Dorking, de Sir Georges Chesney, La Guerre dans les airs de H. G. Wells, When William Came de Saki), qui imaginent l’Angleterre attaquée de toutes parts par ses ennemis (habituellement les Allemands). Je m’intéressais déjà à l’uchronie et à la science-fiction, et reconnu dans ces récits aujourd’hui presque oubliés les précurseurs de beaucoup de récits du 20e siècle qui imaginent une autre conclusion à la seconde guerre mondiale, notamment l’occupation du Royaume-Uni par les nazis (SS-GB de Len Deighton, En Angleterre occupée de Kevin Brownlow. Dans les notes de bas de page de mon passage sur les invasions, je décrivis ainsi la campagne de conquête de Dracula dans le roman de Bram Stoker comme une invasion d’un seul homme.

Newman, Kim. Interview avec l'auteur d'Anno DraculaJe ne suis pas sûr de me rappeler quand tout cela s’est connecté, mais au début des années 80, il m’a semblé qu’il y pourrait y avoir du potentiel pour une histoire dans laquelle Dracula viendrait à bout de ses ennemis et mènerait à bien son ambition de conquérir l’Angleterre. J’ai toujours trouvé cela décevant que le le bad-guy de Stoker, après toute une planification méticuleuse et ses 500 années d’expériences sous le manteau, arrive à peine sur place qu’il commence déjà à vaciller, et à semer les germes de sa perte, par son improbable entichement de la femme d’un avoué de province. Van Helsing décrit les projets de Dracula en Angleterre comme une volonté de devenir « le père ou le père-pétuateur d’un nouvel ordre des choses, dont le chemin doit conduire à la mort, et pas la vie ». Pourtant, pour Stoker, l’assaut de Dracula sur l’Angleterre est l’allégorie d’une attaque contre la famille victorienne, un emblème de toutes les choses qu’il prisait et voyait comme fragiles. Ça m’a frappé à ce moment-là, qu’il serait intéressant d’explorer le genre d’Angleterre, le genre de monde, qui résulterait de la défaite de Van Helsing et de ses chasseurs de vampires sans peur, et si Dracula était appelé à diriger et faire avancer son nouvel ordre.

La ville de Londres est le cadre principal d’Anno Dracula, depuis Buckingham palace jusqu’aux rues de l’East End. Peut-on aller jusqu’à envisager la ville comme un personnage à part entière dans la série (ce qui me semble encore plus évident avec Le Jugement des larmes, et le personnage de la mère des larmes)
 
Avec Anno Dracula, je voulais explorer notre idée du Londres victorien – avant même que j’y ajoute les vampires, c’est un univers peuplé de mythes, d’anecdotes historiques et de versions fictionnelles (de Dickens à Conan Doyle, en passant par Arthur Morrison et la Hammer, sans parler des théories conspirationnistes autour de Jack l’éventreur), qui s’ajoutent à cet espace imaginaire bâti sur la réalité. Sans aucun doute, Anno Dracula et Le jugement des larmes sont des récits urbains.

Anno Dracula se déroule à l’époque victorienne. La suite, Le baron rouge sang, se passe au milieu de la première guerre mondiale. Le troisième, Le Jugement des larmes, nous emmène dans la Rome de la fin des années 1950. Pourquoi avez-vous tout particulièrement choisi ces périodes ?
 
Newman, Kim. Interview avec l'auteur d'Anno DraculaLe premier roman se passe à cet endroit et cette époque parce que c’est là où l’histoire démarre, avec Bram Stoker. Après cela, j’ai décidé de ne pas refaire la même chose, et de partir d’un principe qui permettrait des répercussions à l’échelle mondiale, via les points de vue de personnages différents, aux durées de vie allongées, et de prendre ainsi des couples époque/lieu différents en fonction des livres.

Le roman qui se passe durant la première guerre mondiale était le résultat des origines victoriennes et edwardiennes de la série, et leur vision d’une future guerre. Ce qui permettait également d’introduire Von Richthofen, le Baron rouge, comme un vampire. Pour Le Jugement des larmes, c’est un peu moins évident, mais la date précise à laquelle se déroule le roman m’intéressait – je suis né cet été-là – et je n’ai pas pu résister à la manière presque imperceptible dont les vampires s’agitent dans la filmographie de Fellini. En d’autres termes, je me suis amusé avec les années folles, le swinging London de 1968, New-York durant la période disco/punk et le Hollywood des années 1970 et 1980. Des endroits bouillonnants au niveau culturel, qui offrent un casting fascinant et sont assez hantés pour faire une place à mes vampires.

Dans les différents romans de la série, vous semblez apprécier de croiser des personnages de fiction (Lestrade, Ruthven..) avec des figures historiques (Manfred von Richthofen, Jack l’Eventreur, la reine Victoria). Devons-nous y voir un message particulier sur la mince barrière qui sépare le réel et l’imaginaire ?

Je ne pense pas que cela soit si caché que ça, l’intérêt des intrigues mettant en scène le Baron rouge et Jack l’éventreur dans Anno Dracula est d’étayer que ces personnages réels sont devenus des figures de fiction, des mythes. Dans le cas de l’éventreur, c’est vrai au sens littéral – quel qu’il ait été, il n’était pas celui qui a écrit les lettres (certainement un journaliste) qui lui ont donné son nom et cimenté sa légendaire réputation. Dans cette série, j’essaie d’examiner les conséquences tragiques de se retrouver enfermé dans sa propre intrigue mythique.

Pourquoi avez-vous attendu si longtemps avant de débuter d’écrire le 4e opus de la série, alors que le 3e est sorti en 1998 ? Quel en sera l’objet ?

Newman, Kim. Interview avec l'auteur d'Anno DraculaEn fait, j’ai commencé le 4e livre – ainsi que la nouvelle Apocalypse Dracula – avant que je ne débute l’écriture du Jugement des larmes. Le long intervalle, pendant lequel j’ai écrit de nombreux fragments qui sont incorporés dans Johnny Alucard, est davantage dû à des problèmes ennuyeux d’édition plutôt qu’à un manque d’inspiration. Il a fallu un certains temps pour récupérer les droits de l’ensemble des livres de la série des différents éditeurs qui les détenaient, avant que je ne sois en mesure de mettre sur pied un nouvel accord et continuer. En Angleterre, les personnes de chez Titan Books ont été très compréhensives, et m’ont laissé faire ce que je voulais avec les livres, que j’ai en fait traités comme des publications totalement nouvelles.

Certains personnages du cycle sont également présent dans d’autres de vos univers (je pense à Geneviève, qui est le personnage principal de Vampire Geneviève, dans l’univers de Warhammer). Comment est-il possible de relier les deux séries (et univers), qui n’ont au demeurant rien en commun ?
 
J’avais besoin d’une maîtresse vampire dans Anno Dracula, et il se trouve que j’avais un personnage de ce type sous la main, issu des livres de l’univers Warhammer que j’ai écrit sous le pseudonyme de Jack Yeovil – même si elles ne sont pas vraiment les mêmes. J’ai envisagé d’autres possibilités, mais le personnage le plus évident (Carmilla Carnstein) avait trop de bagage pour s’insérer dans mon histoire. Je ne pense pas avoir repris énormément de choses de l’univers de Warhammer, que je n’ai pas créé – bien que la voix intérieur de Geneviève soit assez similaire. Certains autres personnages d’Anno Dracula, associés au Club Diogène, sont apparus dans des histoires qui se rapprochent davantage de notre Histoire, et ont été rassemblés dans 3 livres parus chez MonkeyBrain.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du vampire en littérature ces dernières années ?

Dans Vampire Romance : Anno Dracula 1923, qui est inclus dans la réédition du Baron rouge sang, j’ai joué un peu avec ce qui se fait actuellement, cet engouement étrange pour les romances entre femme humaine et vampire masculin. J’ai lu certains des titres de ce giron, mais la prolifération de fiction vampirique ces dix dernières années rend tout cela difficile à suivre. J’ai noté que certains livres vampiriques et séries TV semblent influencés par Anno Dracula, ce qui complique pour moi la possibilité de pouvoir jouer avec, de la manière dont je l’ai fait avec Stoker, Le Fanu ou d’autres.

Quelles sont vos premières et dernières rencontres avec un vampire (en littérature ou au cinéma) ?
 
Avoir vu le film avec Bela Lugosi à la TV, durant les années 1970, a totalement changé ma vie (bien que la première représentation de Dracula que j’ai eu l’occasion de voir remonte quelques années auparavant, dans un épisode de Docteur Who). Par une coïncidence amusante, le dernier film de vampire que j’ai eu l’occasion de voir, depuis cette interview, est le même film, qui vient de sortir en BluRay dans un coffret consacré aux monstres d’Universal. Le dernier film récent de vampires que j’ai vu est par ailleurs Hôtel Transylvania.
 
Selon vous, comment peut-on analyser le mythe du vampire ?
 
Newman, Kim. Interview avec l'auteur d'Anno DraculaDe tous les grandes monstres, les vampires sont les plus intéressants – parce ce sont de terrifiantes et horribles créatures, et en même temps assez intelligentes pour que nous puissions converser avec, tout en étant de véritables icônes de la mode. Ils peuvent être incarnés de très nombreuses manières différentes – bien plus que, par exemple, les loup-garous et les momies – et une partie de l’intérêt d’Anno Dracula pour moi a consisté à trouver de combien de manières différentes j’allais pouvoir présenter les vampires, du monstre pestilentiel au sympathique surhomme, dans un univers unique. Je pense que la pérennité du thème du vampire n’est pas due à une interprétation particulière, mais au fait qu’il y a un nombre infini de sens pour le mythe. Les vampires sont, indubitablement, les plus sexy des monstres majeurs, ce qui aide certainement.

Avez-vous d’autres livres sur le même sujet en projet ? Quels sont vos futurs projets éditoriaux ?

Je viens de faire parvenir à Titan Books un manuscrit du quatrième volet de la série ; le contrat qui me lit à eux m’en demandera un de plus. Cependant, mon prochain livre sera une histoire de fantôme anglais, qui est un récit à la fois plus simple et plus personnel. Je suis aussi en train de travailler sur un roman mettant en scène une super-héroïne écolière dans les années 1920, et un projet relié au Fantôme de l’opéra intitulé Angels of Music. Et d’autres choses encore.

Newman, Kim. Interview avec l'auteur d'Anno Dracula

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