Maurin, Frédéric. Interview avec le compositeur de Dracula (ONJ)

Bonjour Frédéric. Pouvez-vous vous présenter pour les internautes de Vampirisme.com ?

Je suis Frédéric Maurin, compositeur, chef d’orchestre et guitariste. Depuis janvier 2019, je suis également directeur artistique de l’Orchestre National de Jazz.

En 2020, vous mettez sur pied un projet autour de Dracula, dans l’idée d’initier un public plus néophyte, voire plus jeune, au jazz et à ses multiples facettes. Qu’est-ce qui a été l’étincelle qui vous a amené à cette idée ?

Dans l’ONJ, j’aime bien travailler sur les programmes avec d’autres collaborateurs artistiques. On avait l’idée à plusieurs, avec Grégoire Letouvet, Milena Csergo, Estelle Meyer et Julie Bertin d’adapter Dracula, et d’en faire un spectacle qui soit un faux jeune public. C’est-à-dire un spectacle qu’il est en effet possible de présenter à des auditeurs plus jeunes et les amener à la musique. Mais c’est aussi un projet qui possède plusieurs degrés de lecture, qui est de fait adapté pour tous les publics. Je crois de toute façon que tous les bons spectacles jeunesse sont pensés ainsi. Je suis un très grand amateur de littérature anglo-saxonne pour enfants, comme Peter Pan et Alice au Pays des Merveilles, des romans avec de nombreux degrés de lectures. Ils sont souvent classés en jeunesse, mais ils peuvent être lus par tout le monde, et tous peuvent y trouver un sens. On souhaitait dans le même temps aller vers un spectacle jeune public qui ne parle pas forcément des thèmes auxquels on est habitué. Dracula nous permettait ainsi d’aborder des sujets peu abordés dans les spectacles à destination des plus jeunes, en particulier la mort, le temps, la disparition des êtres chers. Sans oublier la volonté des vampires de devenir éternel et la souffrance que cela peut générer.

On est sur un projet très protéiforme, avec une dimension théâtrale, qui passe par les dialogues et l’incarnation des personnages, et une dimension musicale. Comment avez-vous travaillé à la cohérence de l’ensemble ?

On a réfléchi ensemble à la direction que l’on voulait donner à tout ça. On avait déjà écrit des choses avec Grégoire, au niveau de la musique, mais on a surtout adapté la forme musicale à partir du développement de l’histoire. Ça a été un jeu de va-et-vient continu, pour qu’on puisse disposer au final de quelque chose qui « fonctionne ». Finalement, la façon de faire est assez simple : il faut juste que les gens travaillent ensemble. En amont, on a aussi beaucoup échangé sur ce que l’on voulait faire, le sens que l’on voulait donner au spectacle. On s’est aussi beaucoup questionné sur l’histoire. Fallait-il faire une véritable adaptation du Dracula de Stoker, ou quelque chose qui marque sa différence. On n’est absolument pas dans un collage : il n’y a pas de la musique d’un côté, des dialogues de l’autre. Sans même parler des illustrations d’Adèle Maury sur la version livre.

Quand on a fait ce spectacle, on ne s’est pas du tout posé de question sur ce qui devait passer par la musique, par le texte… On ne s’est pas du tout mis de limites esthétiques : il y a eu une grande liberté de création. On enchaîne des styles musicaux assez différents, même si la volonté n’était pas de faire une démonstration. Ça se fait assez simplement, avec l’aide de la partie narrative. Il y a à la fois des chansons, des passages qui sont plus proches de la musique de film, du rock, de la musique contemporaine. Si ça parvient à plaire à des gens qui ne sont pas des habitués de cette musique, c’est très bien.

Au final, vous proposez une interprétation plus qu’une adaptation stricte du roman de Stoker. Le nombre de personnages est réduit, vous choisissez de faire jouer Dracula par une femme. Et on sent également l’influence d’œuvres comme La Belle et la Belle, voire Pierre et le Loup, pour l’idée des instruments-personnages. Qu’est-ce qui vous a orienté dans cette direction ?

On voulait, je l’ai dit, se laisser de la liberté, et ne pas se laisser enfermer dans une adaptation stricte, qui est un exercice toujours difficile. Dracula, voire les vampires, c’est un mythe qui existe partout. C’est une mythologie partagée par beaucoup de peuples. Pour moi, c’est devenu une sorte de conte contemporain, qui poursuit cette idée des mythes anciens, sous une forme contemporaine. Ces choix au niveau de l’histoire, ils ont été faits par Estelle, Julie et Milena, de parfois emprunter à d’autres contes, d’autres mythes. Ça permettait d’exprimer d’autres choses que celles exprimées dans le texte de Stoker. Le fond du livre est très dur, très noir. Il y a des moments où on a voulu jouer avec d’autres codes.

Quant à la question du genre de Dracula, c’est une question que l’on ne s’est en fait pas du tout posée. Quand on a travaillé au début sur ce projet, on voulait que ce soit Estelle Meyer qui incarne Dracula. Dracula a souvent un côté androgyne, et dans le spectacle on n’insiste pas sur le genre du personnage. On pose souvent la question à Estelle, entre les spectacles. Elle répond souvent que sur une scène, on peut être ce que l’on veut. C’est la grande force des êtres de fiction, surtout quand on les transpose à la scène. Qui que l’on soit, on peut être ce que l’on veut. On peut être Dracula, ou une table, un lampadaire. Il y a une importance notable de l’imaginaire du théâtre.

D’autant que Dracula est le seul personnage du roman qui n’intervient pas, dans le texte d’origine.

Oui, c’est exactement ça. C’est aussi pour ça qu’adapter de manière stricte le roman me semble compliqué. Je trouve d’ailleurs que les adaptations du roman au cinéma ne sont pas réussies. Je préfère les films qui s’éloignent du roman de Stoker que, par exemple, le Dracula de Coppola. Je l’ai revu il n’y a pas très longtemps, et je trouve personnellement que c’est un film assez raté. Comme tous les mythes, il y a une transmission, qui induit un remodelage. Et comme tous les mythes, ce sont des choses qui stimulent beaucoup l’imaginaire. Les gens qui s’y intéressent sont en capacité de se réapproprier la chose, d’en faire quelque chose de différent. Il y a beaucoup de contradictions dans la mythologie du vampire. Il y a ceux qui disent, les vampires peuvent être comme ci ou comme ça, ils peuvent faire ci et pas ça. Il y a plein d’interprétations du vampire, y compris certaines assez politiques. Dracula reste un noble, de ceux qui assoiffent le sang de son peuple. Il y a des métaphores possibles, dès ce niveau-là, sur ce qu’est le pouvoir, la domination politique. À tous les niveaux, c’est un mythe qui est très riche, et c’est pour ça qu’il fonctionne. Derrière le frisson de l’horreur, parce qu’on aime bien se faire peur, il y a quelque chose de fascinant, et d’intemporel. En travaillant dessus, on a été obligé de circonscrire notre approche, on ne pouvait pas travailler sur tous les aspects. C’est aussi pour ça que dans le spectacle, on a emprunté à droite et à gauche. On ne pouvait pas tout dire ni tout faire. C’est un spectacle pour enfant, aussi, donc il y a la contrainte du temps : ça dure 45/50 minutes.

Le projet existe maintenant sous la forme d’un livre cd. Qu’est-ce qui vous a amené à cette continuation du spectacle ?

C’était le premier spectacle jeunesse qu’on faisait avec l’ONJ. On n’avait qui plus est jamais fait de livre-disque. Ça me semblait évident que produire un disque, avec juste le texte et la musique, ce n’allait pas susciter beaucoup d’intérêt. C’est un disque à écouter entier, déjà : ça n’a pas de sens d’écouter ça dans n’importe quel sens, ou comme une playlist. Il y avait donc le besoin de trouver une forme de commercialisation qui puisse trouver un écho auprès du public, d’où l’idée de faire un livre associé au disque. Le spectacle avait été créé fin 2019, et on cherchait donc quelqu’un pour illustrer le projet. De la même façon qu’on avait travaillé à la création du spectacle, avec cette liberté, cette facilité à faire des propositions, j’avais envie de trouver quelqu’un qui puisse vraiment créer quelque chose, sur laquelle il pourrait s’exprimer complètement. On a rencontré Adèle après avoir fait des recherches sur ce qu’elle faisait, et elle a tout de suite été emballée pour s’embarquer là-dedans. Elle est très talentueuse : elle s’est tout de suite approprié l’histoire, elle a vu des captations du spectacle, elle a écouté la musique. Au final, elle en a fait un truc encore différent, c’est ça qui est chouette. Je ne voulais pas qu’on soit dans une sorte de couche, juste pour ajouter une illustration. L’idée c’était de rajouter un autre imaginaire, proposé par quelqu’un qui dessine. On lui a laissé toute liberté de faire ce qu’elle voulait, et elle a donné sa vision de l’histoire qu’on avait racontée. On en revient à ce qu’on disait plus haut, cette idée de transmission de ces histoires, qui se racontent encore et encore. Sa vision n’est pas exactement celle qu’on a proposée initialement, elle a fait sa part d’adaptation. J’étais très content de travailler avec elle, parce qu’elle s’est approprié totalement le truc, et s’est autorisée à prendre un parti pris artistique, assez radical, avec uniquement de la gravure. C’est typiquement le genre de choses que nous n’aurions pas pu faire.

Quelles ont été vos premières et dernières rencontres avec un vampire, au cinéma, en littérature, voire en musique ?

Je pense que l’un des premiers films de vampire que j’ai vu, c’était Vampire vous avez dit vampire, Fright Night. Je ne me souviens plus du détail du scénario, seulement qu’il y a un vampire qui emménage à côté du héros ado. Un mélange de teen movie et d’histoire de vampire. C’est marrant, parce qu’à repenser à l’esthétisme du film, je fais un lien avec des clips musicaux de l’époque, comme Thriller. Du film d’horreur, oui, mais en plus gentil. Ce n’était pas des films à proprement parler horrifiques. Par la suite, j’ai vu tout un tas de classiques, parmi lesquels Nosferatu.

Le dernier que j’ai vu, au cinéma, ça a dû être le Jim Jarmush, Only Lovers Left Alive. Mais entre-temps, j’en ai revu notamment un en vidéo, avec mon fils : le Vampires de John Carpenter. Je ne l’avais pas vu depuis des années. C’est typiquement un film de Carpenter : c’est du pur western, avec des vampires. Les scènes où ils se tirent dessus auraient pu avoir lieu dans un saloon.

Pour la littérature, mon premier roman sur le sujet a dû être Dracula, quand j’avais 15-16 ans. Le dernier en date, ça doit être un Petit Vampire de Sfar, avec mon fils cadet.

Sur la musique, c’est assez marrant, parce qu’il ne me semble pas être très présent dans ce registre. Alors oui, il y a quelques morceaux, j’avais fait des recherches en travaillant sur le spectacle. Je pense notamment au « Vampire Blues » de Neil Young. Dans le jazz, on peut mentionner « I am a Jazz Vampire » de Marion Harris, un vieux morceau des années 1920. Il y a aussi Tristan Murail (lequel a également traduit Entretien avec un Vampire), un compositeur de musique contemporaine, qui a écrit un morceau pour guitare électrique, « Vampyr! », je crois. Mais à part ces quelques références, je ne l’ai pas trop croisé le thème du vampire dans la musique.

Le livre-CD sorti, quelle va être l’actualité autour du spectacle ces prochains mois ?

Le 5/12, il y a une date pour la sortie du disque, à l’espace Sorano, à Vincennes. Avec une exposition des planches originales d’Adèle, qui restera sur place jusqu’à mi-janvier. Les 7-8-9, toujours en décembre, on a trois représentations à la Ferme du Buisson, à Noisy. En 2022, on a des dates à Paris, à Marseille… On reprend la tournée après de très nombreuses annulations, plus d’une quarantaine de dates du spectacle. Pour ce qui est de la forme, ça nous paraissait non pertinent de coller les illustrations à la mise en scène. Par contre, ce qu’on propose au lieu c’est cette exposition, pour mettre en valeur le travail d’Adèle dans les lieux où l’on joue. Changer la mise en scène, ça serait incroyable, mais ça demanderait des moyens techniques et logistiques incroyables. On pourrait construire une scène à partir de ses illustrations, mais ça demande trop de moyens techniques. Ce sont aussi des moyens que n’ont pas les lieux où l’on va jouer, il faudrait jouer à l’opéra pour ça.

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