Balduc, Florian. Interview avec le directeur de la maison d’édition Otrante

Bonjour, Florian. Pouvez-vous vous présenter pour les internautes de Vampirisme.com ?

Ma présentation va être assez classique. Pour faire court, après une formation d’angliciste achevée par une spécialisation en littérature irlandaise j’ai, de manière assez logique, enseigné. Après quelques années j’ai déserté l’enseignement pour, il y a dix ans, me consacrer au livre ancien.

Otrante est à la base une librairie. Qu’est-ce qui vous a motivé à diversifier vos activités en y ajoutant la casquette éditeur ?

Les libraires de livres anciens ont tous, même pour les plus généralistes d’entre eux, des spécialités ou domaines de prédilection. Je me suis spécialisé en littérature, principalement 19e et plus précisément en manuscrits et autographes littéraires.

Je suis venu au livre ancien et aux manuscrits par passion et même si ces dernières années ont vu l’émergence de nouveaux intervenants dont la grande culture du livre se limite à sa cote et au « retour sur investissement » je tiens à rassurer les amateurs, malgré la présence de ces pathétiques nouveaux arrivants et contrairement à ce que certains voudraient faire croire ou craignent, le livre ancien n’est pas mort, loin de là, et la bibliophilie a encore de très belles années devant elle pour ceux qui veulent encore se donner la peine de pousser la porte des bouquinistes ou des vraies librairies anciennes.

J’étais venu à la librairie ancienne pour tenter de défendre et de mettre en avant certains livres ou textes. J’ai donc décidé, non pas de l’abandonner, bien au contraire, mais de poursuivre ce pour quoi j’étais venu : partager et faire découvrir. Ma première rencontre avec le livre ancien s’est faite en achetant un petit ouvrage broché dont j’ignorais tout mais dont le titre me séduisait : Fantasmagoriana. Je reprends donc là où j’ai commencé : défendre des livres tombés dans l’oubli, tenter de sauver ou ressusciter des textes accidentellement ignorés.

Comment se structure la ligne éditoriale de la maison d’édition ? Ces derniers mois, c’est la collection Méduséenne qui semble le plus s’enrichir mais quels sont les autres titres ou collections existants ou à venir ?

Difficile de parler de ligne éditoriale. Je dirais plus simplement que je me concentre sur ce que l’on appelle le romantisme noir et m’intéresse donc à tout ce qui va être lié au roman gothique, au fantastique ou au merveilleux dans la littérature du 19e siècle.

Balduc, Florian. Interview avec le directeur de la maison d'édition OtranteMa première rencontre avec la collection méduséenne s’est faite au travers des Colliers de velours. Pouvez-vous nous présenter le principe de cette anthologie et ce qui vous a amené à la proposer à votre catalogue ?

La Collection Méduséenne est consacrée aux beautés méduséennes ou, pour le dire plus simplement aux mortes amoureuses et autres mortes fiancées dans la littérature française du 19e siècle. J’ai recherché et recensé un très grand nombre de textes liés à ce thème mais les offrir sans aucune logique ou orientation ne me semblait absolument d’aucun intérêt.

J’avais donc décidé d’ouvrir cette collection avec le thème connu de la « Femme au Collier de velours ». Le sujet avait déjà été étudié, depuis près d’un siècle, par de nombreux spécialistes mais j’ai très vite réalisé que de nombreuses erreurs persistaient et découvert quelques textes manquants, dont un texte oublié du 17e siècle et surtout, un grand texte inédit, curieusement manqué par tous les spécialistes, celui qui a servi de modèle à Washington Irving, à partir duquel tous les autres, de Pétrus Borel à Gaston Leroux en passant par Alexandre Dumas ou Latouche ont construit les leurs. Et comme une découverte en appelle souvent une autre, l’annexe du livre dévoile également l’identité du bien réel et historique jeune homme victime de cette ensorcelante morte amoureuse. En un mot le travail sur ce recueil a été extrêmement long mais il en valait la peine puisqu’il présente le parcours de cette morte amoureuse du 17e siècle à nos jours, puisqu’elle sévit toujours (dans la littérature jeunesse et sur youtube !).

Balduc, Florian. Interview avec le directeur de la maison d'édition OtranteLe prochain titre de la collection, La Vampire ou la vierge de Hongrie de Lamothe-Langon s’attaque cette fois-ci frontalement au thème du vampire. Pour autant, y a-t-il une continuité logique avec le précédent ouvrage (via le thème de la morte amoureuse) ?

La femme des « Colliers de velours » n’est pas une vampire, mais en est cependant extrêmement proche puisqu’elle en a plus ou moins toutes les caractéristiques.

Il y a donc en effet plus qu’une continuité logique. La plupart des ouvrages traitant du sujet présentent la « Morte amoureuse » de Gautier comme la première de la littérature française, ce qui est parfaitement faux car un certain nombre d’autres textes, antérieurs à celui de Gautier en mettent en scène.

La Vampire, ou la Vierge de Hongrie présente un certain nombre de caractéristiques très intéressantes. S’il fallait faire des parallèles nous pourrions dire que ce roman de Lamothe-Langon mélange habilement le roman gothique et les histoires de vampire et pour les amateurs des textes de ces auteurs, sans pour autant en dévoiler le contenu, le texte tient à la fois de Radcliffe, de Gautier, de Barbey d’Aurevilly, de Le Fanu et de Stoker. Il est le premier ouvrage de littérature à mentionner et décrire les traditions liées au vampire des pays de l’Est mais il met également en scène, et c’est ce qui est le plus remarquable et important, la première véritable femme vampire de la littérature française ainsi que, onze ans avant Gautier, la première morte amoureuse. Et pour ne rien gâcher, alors que la qualité d’un certain nombre de romans gothiques ou de vampires est parfois « discutable », celui-ci est parfaitement structuré et est très certainement le plus fidèle de tous aux modèles du vampire et de la morte amoureuse.

Ce dernier ouvrage propose également, en complément, une traduction (partielle) du Pays par-delà la forêt d’Emily Gérard. Pourquoi ce choix, et surtout comment avez-vous sélectionné les passages retenus ?

Comme je viens de le dire ce roman est le premier à présenter et à décrire les traditions des pays de l’Est liées au mythe du vampire. L’héroïne, comme le titre l’indique, a grandi en Hongrie, nourrie et entourée de croyances et superstitions locales. Il était donc parfaitement logique de joindre à l’ouvrage une annexe liée au sujet. Valery Rion analyse dans la postface quelques liens entre ce roman et d’autres textes de Gautier, Mérimée, etc. J’ai donc d’abord pensé proposer en annexe une ou deux nouvelles d’autres écrivains français.

Mais alors que l’annexe aborde également quelques points tels que l’apparition du vampire en France au milieu du 17e siècle, son entrée dans la littérature, le contexte historique ou les causes médicales de la peste vampirique, ce texte d’Emily Gerard m’est revenu à l’esprit. N’ayant jamais été traduit en français, il s’imposait comme le titre le plus évident puisqu’il s’agit du premier ouvrage qui présente un ensemble assez considérable de croyances, légendes et superstitions de la Transylvanie.

Et pour ce qui est du choix des passages il était assez évident. L’ouvrage d’Emily Gerard traite de la Transylvanie mais pas uniquement du sujet qui nous intéresse. Traduire les chapitres liés à l’histoire, la géographie, etc. de la Transylvanie mais qui n’ont absolument aucun rapport avec les superstitions ou croyances des peuples de l’Est semblait quelque peu sans intérêt. En revanche, cinq chapitres entiers, au contenu plus que dense, sont consacrés au sujet et ce sont donc ces derniers dont nous présentons à la suite de La Vampire une traduction intégrale et inédite. Il faut aussi préciser, puisque cela a également orienté mon choix, que Bram Stoker a lu cet ouvrage et y a puisé quelques informations pour écrire son Dracula.

Balduc, Florian. Interview avec le directeur de la maison d'édition OtranteA ce jour, comment ont été reçus ces premiers ouvrages ?

Je pense que les lecteurs seraient plus à même que moi de répondre à cette question. Mais les échos que je peux en avoir sont dans l’ensemble très positifs et un grand nombre de lecteurs se révèlent, après ce cinquième volume, plus que fidèles. Certains clients bibliophiles sont enchantés de pouvoir enfin lire certains textes qu’ils désespéraient de trouver un jour et de nouveaux clients semblent séduits par des textes fantastiques, gothiques ou merveilleux qu’ils découvrent (ou redécouvrent pour certains).

Fantasmagoriana, le recueil à l’origine de Frankenstein et du Vampire de Polidori n’avait jamais été réédité et a sans surprise un certain succès. Et les découvertes des « Colliers » ont au moins suscité la curiosité de certaines personnes puisque dans le cadre de l’exposition « Visages de l’Effroi », l’ouvrage a fait l’objet d’une conférence en décembre dernier au Musée de la Vie Romantique. Et pour ce est qui du dernier titre, La Vampire, je dirais qu’il démarre encore mieux que je ne l’aurais souhaité.

Quelles sont vos premières et dernières rencontres avec un vampire (littéraire et / ou cinématographique) ?

Mes dernières rencontres avec des vampires sont essentiellement littéraires et toutes plus ou moins liées, sans surprise, à des textes du 19e siècle ou à leurs sources. Mais de nombreuses choses étant en préparation, je ne peux pour l’heure vous en dire plus.

Pour vous, comment peut-on analyser le mythe du vampire? Qu’est ce qui en fait la pérennité ?

Ne voyez aucun humour dans ma réponse mais la pérennité du mythe (ou plutôt des mythes) du vampire tient tout simplement au fait que par définition il est immortel, renaît, en un mot vampirise toute forme de littérature ou de fiction et toutes les époques. Qu’il s’agisse de ses formes antiques ou de sa forme moderne (j’entends la forme actuelle du vampire du 17e siècle des pays de l’Est puis de la version donnée par Stoker) il fait toujours appel aux mêmes choses : le rapport à la mort, la transgression, la peur, la tentation, la malédiction, l’immortalité. Nous parlons ici d’un revenant, que les goûts ou les modes évoluent ne change rien pour lui, il s’adapte et refait systématiquement son apparition.

Avez-vous encore des projets d’ouvrages autour de ce même thème ? Quelle va être l’actualité d’Otrante dans les semaines et les mois à venir ?

Je ne dévoile jamais les projets ou titres à venir mais oui, le personnage du vampire fera de nouveau son apparition dans quelques volumes à venir, qu’il s’agisse de mortes amoureuses ou de « simples » vampires. Mais il ne sera pas le seul, d’autres titres gothiques ou fantastiques sont également en cours de préparation.

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