Avant que la figure du vampire ne soit durablement rattachée à l’Europe de l’Est, la Grèce a été le berceau des vampires : les Vrykolakas. Collectif. The Vampire of Vourla and other greek vampire tales est un anthologie de nouvelles qui propose sept articles et récits courts, permettant d’explorer les spécificités du vampire grec. Dans le même temps, l’ouvrage parle en creux de l’influence de cette matière sur les premières fictions vampiriques. Si on laissera de côté le début du livre, constitué du « Fragment of a Novel » de Byron et le « The Vampire: a tale » de Polidori (déjà chroniqués plusieurs fois sur le site), les textes rares qui les suivent, rassemblés et introduits par l’universitaire Álvaro García Marín, valent qu’on s’y intéresse de façon plus précise.
La nouvelle « The Story of Demetrio Gkikas, The Vampire of Santorini » est est extrait d’un récit de voyage du politicien James Emerson Tennent. La fiction est censé avoir été recueillie par son auteur de la bouche d’un habitant de l’île. Reste que de nombreux éléments du texte, notamment sa dimension romantique, tendent à en faire une hybridation entre la représentation du vrykolakas et une conception plus anglophone du vampire. La part surnaturelle n’intervient que dans les dernières pages : l’essentiel de la nouvelle suit les pérégrinations d’un petit propriétaire terrien — et catholique — qui se retrouve prisonnier des Turcs, et enfin contraint d’abjurer sa foi pour survivre. Un choix qui lui vaudra d’être ostracisé à son retour. Jusqu’à sa disparition, et sa réapparition en tant que non-mort. Un texte particulièrement intéressant pour l’irruption de la figure du vrykolakas entre deux religions opposées.
« The Vampire Knight and his Clouded Steed » est un récit publié fin 1837, dans les pages de The Keepsake, un journal littéraire annuel. L’ensemble des textes de cette année-là sont anonyme, pour autant les numéros précédents intégraient notamment des d’auteurs comme Mary Wollstonecraft Shelley ou Alfred Tennyson. La fiction proposée ici se déroule en Crète, dévoilant un pays où catholiques et musulmans cohabitent. Sur fond de rivalité religieuse, les deux protagonistes se retrouvent les victimes d’une machination ourdie par un soupirant jaloux. La figure du vampire y apparait, mais pour être convoquée pour effrayer les plus crédules. On y découvre néanmoins le mot katakhanás, une forme de vampire grec. On apprend ici que le revenant ne peut être annihilé que si son corps — dont personne ne connaît l’emplacement) — est détruit. Par ailleurs, c’est une excommunication qui est à l’origine de la transformation du personnage en vampire.
« Vampires » de John Bowring est un texte relativement différent des autres fictions proposées dans l’ouvrage. Il est issu de Minor morals for young people (1834), des contes et récits de voyage destinés à la jeunesse. L’auteur s’y met en scène, relatant à ses enfants des éléments de folklore autour de la figure du vampire. Le narrateur fait de la créature une superstition orientale, et ce qui la concerne est présenté avec cet ancrage. Ainsi, les chasseurs de vampires sont appointés par le cadi, et on voit bien à ses spécificités comme à la manière d’en venir à bout que l’on est pas ici sous l’influence du Vampire de John Polidori. Le monstre y apparaît facétieux : il se livre à des blagues de mauvais goût et n’hésite pas à voler autrui. Ce qui fera dire au narrateur que c’est dans le même temps un ressort tout trouvé pour des criminels qui cherchent à brouiller les pistes. Le lien des vampires avec leurs relatifs encore vivant, sa présence au sein des classes populaires renvoie davantage aux racines prélittéraires de la créature. À noter, enfin, que le texte propose une illustration (peu commune) d’une chasse au vrykolakas.
« The Vampire of Vourla » est un anonyme apparu en 1845 dans les pages de l’anthologie The Chaplet; An Elegant Literary Miscellany, with Twenty-Seven Highly Finished Engravings on Steel, from the Most Eminent Artists. La nouvelle exploite la dynamique du récit enchâssé : le narrateur, Gahan, narre son histoire, dans laquelle son ancien maître Soames va lui-même raconter son aventure. L’auteur anticipe de plusieurs décennies certaines caractéristiques vampiriques. Notamment la transformation en chauve-souris, qui conclut le récit. On est également en présence d’une femme vampire, bien avant Carmilla (mais dix ans après La Morte Amoureuse de Gautier, qui ne sera traduit en anglais qu’en 1882). « The Vampire of Vourla » s’articule autour de la relation fatale qui se noue entre Mr Somers, un officier de marine, et la mystérieuse Heira. Celle-ci est sans surprise l’entité vampirique du récit. Elle parle une langue ancienne (ce qui en dit long sur la durée de son existence), et le pacte de sang qu’elle demande à Somers de signer avec elle dissimule à peine ce qu’elle attend de ce dernier. Il y a également là l’impossibilité pour la jeune femme de se présenter à son amant de jour : c’est elle qui vient à lui, une fois la nuit tombée. Enfin, l’attitude de Somers, incapable de briser cette relation, paraît indiquer qu’il est sous influence.
« The Vroucalacas : A Tales » de James K. Paulding est daté de 1839, initialement publié au sein du Graham’s Magazine. L’auteur est davantage connu pour ses poèmes et ses textes satyriques, même si la nouvelle ici reproduite ne manque pas de second degré. On y décèle un thème cher au récit gothique : les amours contrariés par un géniteur possessif. Paulding rajoute un élément supplémentaire, par la présence du vroucolaque. Celui-ci, un personnage de mauvaise vie mort sans avoir reçu les sacrements de son culte, se retrouve à s’attaquer aux vivants de la ville. Et trouve en la figure du père protecteur une victime de choix. Jusqu’à lui demander d’autoriser un mariage que ce dernier refuse. Comme le dit le paratexte, la description des faits vampiriques paraît tout droit tirée des écrits de Pitton de Tournefort. Chose rare en fiction, on est donc plus proche du vampire prélittéraire que des créatures qui se cristallisent à partir de la novella de Polidori.
Difficile de ne pas être séduit par ce que propose cette anthologie. Si la présence du Fragment de Byron et du Vampire de Polidori se justifie (leurs récits sont liés, et celui de Byron a minima possède un ancrage oriental), c’est bien la suite du livre qui offre le plus d’originalité. Matière à explorer la fiction sur le sujet, à une époque où celle-ci n’était pas irrémédiablement teintée par l’influence du Vampire, de Carmilla, de Varney le Vampire, voire de Dracula.
Illustration tirée de « Vampires » de John Browing

