Le long du fleuve, près de Rouen, un homme se prélasse sur un banc, regardant passer les bateaux. Un superbe trois-mâts venu du Brésil l’impressionne tant qu’il ne peut s’empêcher de le saluer. Pourtant, dès le lendemain, il se lève avec un soupçon de fièvre, et un étrange sentiment commence à émerger en lui. Le médecin lui prescrit douche et bromure de potassium, mais la sensation de ne pas être seul finit par s’imposer. Une entité invisible a-t-elle pris possession de son domicile, et serait-elle en train de s’attaquer à lui ?
« Le Horla » est sans nul doute un des textes les plus connus de Guy de Maupassant, et un incontournable de la littérature fantastique française. Une histoire qui a déjà été portée en BD il y a quelques années par Guillaume Sorel, qui en livrait une interprétation assez personnelle. C’est au tour des frères Brizzi — qui ont adapté d’autres récits emblématiques comme L’enfer de Dante ou Le Fantôme de L’Opéra de Leroux — de se pencher sur la nouvelle de Maupassant. Sans surprise, c’est la version longue du texte qui leur sert de cadre, et force est de constater une fidélité assez remarquable à celle-ci. Les deux auteurs conservent une petite partie du texte, qui donne vie aux pensées du personnage central, le reste se cristallisant dans les événements qui se succèdent au fil des cases. Les planches s’enchainent ainsi avec un minium de dialogue, tout passant par les images. Ce qui ne les empêche pas de maintenir les temps forts de l’histoire, tel que la visite au Mont-Saint-Michel où la séance d’hypnose.
Le duo de créateurs sait aussi faire des choix vis-à-vis de leur matière première, comme le montrera la chute du texte, qui va au-delà des derniers mots laissés par le protagoniste chez Maupassant. Leur approche souligne avec brio le thème de la solitude, qui porte le récit. Car si le héros vit entouré de domestique et fraie ponctuellement en société, il apparait majoritairement seul au fil des cases. L’histoire convoque l’hésitation entre fantastique et folie : est-ce le personnage qui devient fou, ou est-il réellement le jeu d’une puissance invisible. Le texte de la version longue de Maupassant ne tranche jamais vraiment, quand la première mouture — beaucoup plus courte — renforce la dimension surnaturelle.
C’est sans nul doute graphiquement qu’il y a le plus de choses à dire sur ce que proposent les frères Brizzi. Leur style en noir et blanc — qu’on retrouve dans la quasi-totalité de leur production BD — quelque part en crayon à graphite et fusain, épouse à merveille l’ambiance sombre du récit. Le duo de dessinateurs sait s’affranchir du cadre strict de la case : certaines illustrations s’étalent sur des pages entières, quand les lignes s’effacent entre les cases d’une même planche. De quoi jouer avec la notion d’espace, et le sentiment d’oppression ressenti par le personnage principal.
À l’inverse du texte de Maupassant, le mot vampire n’est pas cité par les auteurs : lorsque le héros déniche une coupure de presse parlant d’une épidémie de folie survenue au Brésil, il n’est question que de « forces obscures ». Plusieurs cases matérialisent néanmoins une représentation bien connue : celle d’une entité qui se placerait sur le corps des dormeurs, qui rappelle le « The Vampire » du peintre Edward Burne-Jones. Mais la toile de l’artiste unifie figure de vampire et de femme : chez les Brizzi — comme chez Maupassant — la créature n’est pas humaine. Elle a ponctuellement des traits vampiriques mais rien ne semble tranché.
Une très belle adaptation du texte de Maupassant par les frères Brizzi, qui inaugure une collection consacrée à leur réinterprétation de classiques de la littérature gothique. J’aurai peut-être aimé davantage de prise de risque sur le fond, mais le résultat reste remarquable de savoir-faire.


