Escoffier, Orlane. Vlad Tepes, pour un empire

Alors qu’ils sont encore enfants, Vlad et son frère Radu, héritiers de la dynastie des Basarab, sont retenus prisonniers à la cour du sultan Mourad. Ce dernier s’assure de cette façon de la fidélité de leur père, dont le petit royaume est pris en tenaille entre l’Empire Ottoman et la Hongrie. Vlad reçoit rapidement du courrier de sympathisants qui lui recommandent de se fondre dans le décor, en attendant des directives plus précises. Mais il fait également la rencontre de Mehmet, le fils de Mourad. Entre eux, une relation d’amitié finit par naître. L’amitié l’emportera-t-elle sur la raison d’État ? D’autant que le lien entre les deux jeunes hommes finit par évoluer en amour. Un attachement viscéral et violent, qui doit néanmoins demeurer secret.

Orlane Escoffier avait su nous surprendre il y a quelques années avec son premier roman, Millarca. Elle y proposait une réécriture sur le fond comme sur la forme du Carmilla de Sheridan le Fanu. Avec ce Vlad Tepes, pour un empire, elle cimente son appétence pour la fiction vampirique, en se penchant cette fois-ci sur une autre figure majeure : Dracula. Pour autant, la romancière opte pour un récit davantage ancré dans la matière historique, s’intéressant à la vie de Vlad III Basarab. Le lien entre le Dracula historique et le personnage de Stoker a déjà fait couler beaucoup d’encre, que ce soit du côté des écrivains que des chercheurs. Orlane va donc à sa manière s’insérer dans ce passif.

Le livre est précédé d’un avertissement qui achève de définir les contours du projet de l’autrice : il n’est pas question ici d’être au plus près de la vérité historique, mais bien d’exploiter celle-ci pour raconter quelque chose. Orlane convoque une galerie de personnages tirés du réel, qu’il s’agisse de Vlad, Radu, Mourad et Mehmet. Mais elle tord dans le même temps les faits connus : Justyna est présentée comme la première femme de Vlad, alors que l’Histoire fait d’elle sa seconde épouse. Ce qu’on sait du règne du voïévode est également beaucoup moins uniforme que ce qu’en retient le roman, qui resserre en une seule période la prise en main de Vlad sur son pays natal. Ce qui intéresse Orlane, c’est ici davantage la relation entre Vlad et Mehmet. En imaginant une attirance fusionnelle entre les deux princes, elle place son deuxième opus dans une certaine filiation avec Millarca, dont la dimension queer est indéniable. Au fil du récit, elle va montrer la conflagration entre raison politique et attraction amoureuse et sexuelle.

L’avertissement initial est de bon ton : Orlane ne raconte pas l’Histoire, mais bien une histoire, prenant l’Histoire comme un cadre au service de son propos. Même si le connaisseur de la matière originale pourra grincer des dents, la trame happe efficacement le lecteur, qui finit par en oublier la source. D’autant que l’autrice sait donner du crédit aux interactions entre ses personnages. Les recherches — qui sont bien réelles — permettent de crédibiliser les liens et les situations. Jusqu’au basculement final, qui nous conduit aux portes du roman de Stoker. Il reste néanmoins à souligner que l’homosexualité de Mehmet fait aujourd’hui sujet à débat.

La dimension vampirique du texte n’est pas immédiate, et s’impose surtout dans le dernier tiers du livre. On découvre ainsi que Vlad a conscience des légendes de son pays. Son initiation à l’Ordre du dragon, en tant qu’héritier de son père, lui offrira de lever davantage le voile qui dissimule ce que cache celui-ci. Mais ce sont les Tsiganes qui ouvriront définitivement les yeux au voïévode. D’eux il apprendra l’existence d’un sang capable de transformer ceux qui le consomment, conférant alors force et immortalité. Une vie qui pourrait dès lors être infinie, si le soleil et un pieu enfoncé en plein cœur ne représentaient pas un moyen d’y mettre un terme. Orlane Escoffier relie également sa matière vampirique au folklore européen, et aux premiers cas recensés.

Vlad Tepes, pour un empire est un deuxième roman qui n’a pas à rougir devant Millarca, le précédent opus de l’autrice. Une nouvelle livraison qui offre une continuité de fond à son œuvre, aux confins de la littérature queer et de la fiction vampirique. Le final – qui voit le récit basculer dans le surnaturel – aurait peut-être mérité d’être davantage anticipé, mais ce faisant, l’autrice s’essaie à réconcilier les deux figures de Dracula.

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