Dandoy, Arnaud. Ma Créature

En 2022, alors que sa femme et lui font face à une première fausse-couche, le narrateur se retrouve à lire Frankenstein. Là, il s’arrête sur la scène où Victor, qui s’échine à donner un compagnon à sa créature, détruit sa seconde création, non sans ressentir une certaine culpabilité. L’auteur discerne dans ce passage une résonance avec les derniers instants du fœtus expulsé. Commence un jeu d’écriture : Arnaud Dandoy couche sur le papier — à destination de cet enfant jamais né — ses recherches autant que les tentatives du couple d’avoir un enfant. Car se cristallise en lui, dès lors, un besoin de comprendre comment Frankenstein a pu voir le jour.

Un peu avant la fin de l’année 2025, je tombe sur une campagne de financement participatif intitulée « Sur les traces de Frankenstein et de Mary Shelley ». L’auteur décrit son projet comme « une enquête passionnée sur la genèse de Frankenstein et sur Mary Shelley ». Le texte s’ancre cependant dans un vécu très personnel : les difficultés d’un couple qui ne parvient pas à avoir d’enfants. Le livre s’annonce riche, aussi bien sur le plan de son contenu que de sa maquette et de ses illustrations. Je n’hésite donc pas très longtemps à investir dans l’ouvrage, que j’ai reçu près de 9 mois plus tard. Les promesses de la campagne sont-elles tenues ? L’imbrication du personnel et de la recherche fonctionne-t-elle ? 

Le texte ouvre sur les réactions à chaud de l’auteur, au moment où il achève sa première lecture de Frankenstein. Une découverte qui trouve d’emblée une résonance dans l’expérience d’une interruption spontanée de grossesses vécue par Arnaud et sa compagne, alors qu’ils attendent leur premier enfant. Les deux événements vont se retrouver liés dans l’esprit d’Arnaud Dandoy, et le pousser à se lancer, au fil des mois, dans une quête pour essayer de comprendre comment Mary Shelley en est venue à imaginer Frankenstein. Choisissant une narration à la première personne, l’auteur opte pour un ton intime et dans le même temps emblématique de la fiction du XIXe siècle. De fait, Ma Créature est un journal rédigé à l’intention d’un enfant non (ou pas encore) né.

L’écrivain s’intéresse aux multiples protagonistes de cette genèse, tout particulièrement à Percy et Mary (Wollstonecraft Godwin, future) Shelley. Un duo incontournable de la littérature anglaise du XIXe siècle, quelque part entre romantisme, gothique et poésie. Un couple avec ses secrets, ses noms dits. S’immergeant dans les nombreux journaux et lettres à sa disposition, Arnaud Dandoy passe en revue les thèmes existants, débusque les zones d’ombre et propose ses propres pistes de réflexion. L’ouvrage n’est pour autant pas une thèse, ni un essai à proprement parler : le ton y est intime, l’auteur n’affirme jamais de manière péremptoire : il ébauche des théories, confronte les faits. Au lecteur de décider ou non. Dans le même temps, le livre prend aussi la forme d’un exorcisme : celui d’un père qui cherche à coucher sur le papier ses angoisses, frustrations et doutes face à une paternité qui ne paraît pas vouloir être.

La créature est intéressante, le texte de Mary Shelley tout autant, mais ce que semble entreprendre de débusquer Arnaud, ce sont également les points de jonction entre la vie de la femme de lettres et son premier roman. Matière à mettre en lumière le parcours auréolé de deuil de celle qui n’aura jamais connu sa mère (morte en couche), et qui perdra elle-même plusieurs enfants, avant la noyade de son mari. Au fil des pages, on croisera Lord Byron, John Polidori, Mary Wollstonecraft et William Godwin, pour les plus célèbres. Mais également d’autres figures rencontrées par les époux Shelley, à l’instar de Francesco Vaccà Berlinghieri, qui pourrait avoir inspiré le nom Frankenstein par jeu de mots sur sa spécialité : les calculs rénaux.

Ma Créature est le livre d’une double quête menée par son auteur : celle des mystères de Frankenstein autant que celle de la paternité. Un texte à côté duquel les amateurs du roman de Mary Shelley ne peuvent décemment pas passer. D’autant que l’objet a tout pour faciliter l’immersion : la maquette est extrêmement soignée, et intègre énormément de visuels, retranscriptions de lettres et journaux, photos, gravures, cartes, etc. Un projet autoédité qui mériterait maintenant de trouver une maison d’édition en bonne et due forme.

dandoy-macreature-3 Dandoy, Arnaud. Ma Créature dandoy-macreature-2 Dandoy, Arnaud. Ma Créature

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