Luce, Christine. Interview avec la Directrice de la collection La Ligue des Écrivaines Extraordinaires

Bonjour Christine. Pouvez-vous vous présenter pour les internautes de Vampirisme.com ?

Bonjour, et merci pour votre invitation.

Dans le désordre, je suis romancière pour adultes (Les Papillons géomètres, Les Moutons électriques) et pour la jeunesse (Charlotte Caillou contre les Zénaïdes, Le Carnoplaste), nouvelliste ici et là, parfois collagiste aux mêmes endroits, anthologiste (Bestiaire humain, Bibliogs & SOS Terre et Mer, publication humanitaire), essayiste (Grands peintres féeriques, Les Moutons électriques, Quand l’amour déraille, Flatland & pour la revue Papiers Nickelés), bibliographe sur divers projets et sites comme l’Amicale des amateurs de nids à poussière et…

Et d’autres choses que j’éviterai d’énumérer, car aujourd’hui, je me présente en tant que directrice de la collection La Ligue des écrivaines extraordinaires chez Moltinus/Les Saisons de l’étrange.

En 2018 sortait chez les Moutons électriques une réédition de La Ville-Vampire de Paul Féval intitulée Ann Radcliffe contre les vampires. Comment cette sortie, qui procède d’une optique similaire à celle des romans annoncés par La Ligue, a-t-elle influé sur la genèse du projet ?

Luce, Christine. Interview avec la Directrice de la collection La Ligue des Écrivaines ExtraordinairesElle a engendré une idée, de celles qui fulgurent dans les têtes d’éditeurs passionnés, et ils l’ont concrétisée. Quand les Moutons électriques l’ont publié, Melchior Ascaride, Mérédith Debaque et Vivian Amalric avaient grandement apprécié le roman de Paul Féval, opérant déjà le rapprochement entre cette œuvre du XIXe siècle avec la série culte de Buffy contre les vampires, comme on le constate avec le titre de la réédition particulièrement pertinent au XXIe siècle, car qui est Ann Radcliffe sinon une aïeule de l’héroïne télévisée, une chasseuse capable elle aussi de traverser les dimensions ? La modernité inattendue de ses actions dans l’aventure a ébauché le concept d’une suite et, connaissant mon enthousiasme pour ce récit et mon intérêt pour la culture sérielle, les éditeurs des Saisons de l’étrange m’ont rapidement contactée ; la collection La Ligue des écrivaines extraordinaires est née.

Initialement, Les Saisons de L’Étrange était un projet « lancé en librairies par les Moutons Électriques ». Qu’est-ce qui s’est passé depuis 2018 pour que le label prenne son envol et devienne une maison d’édition à part entière ?

Luce, Christine. Interview avec la Directrice de la collection La Ligue des Écrivaines Extraordinaires« Le label prenant son envol », jolie image qui me permet donc de parler d’un essaimage à partir d’une même communauté éditoriale. Plutôt que d’ajouter des rayons à une ruche de bonne taille — mieux vaut une édition bien faite que bien pleine, pour paraphraser Montaigne —, pourquoi ne pas en bâtir une autre, un peu différente avec des échanges de responsabilités, une structure commerciale alternative et une approche créative diversifiée, renouvelée. C’est ce qu’ont décidé André-François Ruaud et ses partenaires, Melchior, Mérédith et Vivian, et pour ma part, j’ai grande estime pour cette décision qui a présidé à l’élaboration de la maison d’édition indépendante Moltinus/Les Saisons de l’étrange.

On en arrive maintenant à cette nouvelle collection, La Ligue des Écrivaines Extraordinaires. Quel est le parti pris à ce niveau : des textes mettant en scène des personnages féminins et écrits par des femmes ?

Pour l’expliquer, je reprendrais le fil de ma réponse à la deuxième question : la modernité de Paul Féval qui, croyant écrire une parodie, rédige finalement une aventure extraordinaire dont Ann Radcliffe est l’époustouflante héroïne. L’écrivain a beau se moquer de la littérature gothique, il n’empêche qu’« Elle », ainsi qu’il la nomme en hommage ironique à sa condition féminine, se métamorphose bien malgré lui en personnage principal fort, une femme maîtresse de ses décisions et de ses actions, menant tambour battant sa troupe et n’hésitant pas à combattre une créature surnaturelle jusque dans une ville fort effrayante. Le potentiel d’ironie, probablement plus mordant aux yeux de ses lecteurs contemporains, s’estompe cependant pour ceux-ci, comme pour nous aujourd’hui, au profit d’un processus d’identification à la jeune fille déterminée à sauver ses amis quoiqu’il lui en coûte.

Avouez que c’est amusant de constater la déconfiture de Paul Féval pris à son propre jeu de romancier. Même alors qu’il la caricature en bourgeoise britannique strictement guidée par le code de la bonne société, la confrontation d’Ann Radcliffe avec les forces du mal l’oblige, en tant qu’auteur au courant des règles littéraire de la fiction d’aventure, à lui attribuer le rôle de héros pour respecter la parodie. Dans le fond, il écrivit un récit plus féministe que les originaux de sa victime, avec des transgressions inattendues comme cette transformation physique et mentale d’homme en femme d’un initié vampirisé.

Cette modernité du XIXe siècle, nous avons fait le choix de la moderniser à notre tour, car d’après moi, l’écriture se réécrit au fil du temps, un processus naturel. Il ne s’agit pas de copier la littérature qui a existé, mais d’en continuer la création avec les améliorations de l’âge et de l’expérience, l’œuvre humaine a deux siècles de plus depuis le roman de Paul Féval.

Dans ce laps de temps, la condition féminine a progressé, notre modernité a étendu le champ littéraire ensemencé par Paul Féval (hum ! « Honi soit qui mal y pense », dirait son Ann Radcliffe) aux écrivaines remarquables du domaine de l’imaginaire et elle a donné la plume à des autrices de notre époque. Plutôt que de parti pris, je parlerai d’une simple évolution logique.
En réalité, notre unique parti pris est d’ouvrir la porte à de nouvelles venues dans l’écriture, car les débutantes doivent bien commencer également par entrer, n’est-ce pas ?

Pouvez-vous nous présenter les différents romans qui sont prévus dans cette première itération de la collection ? Particulièrement ceux où les personnages vont affronter Dracula et Carmilla ?

Il m’est difficile, en directrice de la collection, d’en dire plus sur l’intrigue des romans de vampires sans risquer de dévoiler malencontreusement des détails qui gâcheraient la lecture. Comme je sais qu’il est prévu de vous entretenir ultérieurement avec leurs autrices, je leur laisse le soin d’exposer leurs particularités. Je me contenterai de présenter l’ensemble si vous le voulez bien.
 La série actuellement proposée sur la plateforme Ulule suit l’ordre temporel des naissances de nos écrivaines extraordinaires, des personnes ayant réellement existé a contrario des monstres qu’elles affrontent. Sans qu’il y ait, cette fois, de respect d’une chronologie hasardeuse, les créatures sont puisées dans le réservoir de ce qu’on pourrait appeler la mythologie moderne, elle-même recréée sur les modèles anciens dès la fin du XVIIIe, célébrée au cinéma par la Hammer et qui fait les beaux jours de la production de Netflix en ce moment.

La cohérence de l’inspiration sérielle exigeait d’entamer l’action avec Ann Radcliffe, Bénédicte Coudière s’en est emparée pour une séquelle plutôt qu’une suite de ses tribulations à la poursuite de M. Goëtzi. Si elle emploie des ingrédients originels à Féval — la couleur verte, la capacité de dédoublement des vampires, par exemple —, son Ann, à présent mariée à un éditeur et londonienne, combat le Dracula de Bram Stoker, l’archétype du vampire dans nos imaginaires, plus séducteur, plus grand seigneur. Après l’avoir terrorisée dans un cauchemar insidieux, le comte adresse un courrier à l’écrivaine, la conviant à un bal dans son lointain château sur le continent, dans les Carpathes, bien entendu.
Figure emblématique de la littérature féminine, Jane Austen suit, interprétée par Marianne Ciaudo. Elle fait face à un délicat problème social pour un membre honorable de la gentry de province : un loup-garou s’est introduit au sein de la population villageoise et sème le chaos dans l’existence bien réglée de l’écrivaine. Le choix s’est porté sur Jane Austen pour une raison littéraire encore, car sans jamais explorer la veine fantastique par ailleurs, elle écrivit Northanger Abbey, un pastiche burlesque des romans gothiques d’Ann Radcliffe, à l’instar du roman de Féval.

Cat Merry Lishi s’attache à Mary Shelley, enfant de la Révolution française — rappelons que ses parents, ardents théoriciens progressistes, la vécurent, sa mère en particulier qui se rendit à la rencontre des Parisiennes insurgées. Nul n’ignore la créature de Frankenstein depuis sa naissance dans un laboratoire, on sait moins que l’écrivaine, mère d’un bébé de quelques mois, l’ébaucha à l’âge de dix-neuf ans. L’action démarre après la publication anonyme du roman à Londres alors qu’en Italie, Mary, endeuillée par la mort de ses deux aînés et enceinte de son troisième enfant, apprend que le savant et son monstre n’ont rien de fictif. Comme pour sa rédaction du mythe le plus moderne de notre série, créé en 1816 et prologue à la science-fiction, rien n’empêchera l’épouse, mère et femme de lettres de décider seule sa conduite dans le péril.

C’est à Élisabeth Ebory qu’est revenue l’alliance des trois précédentes écrivaines contre Carmilla, la vénéneuse incarnation de Le Fanu, dans une aventure de nouveau italienne. Ann Radcliffe vieillissante est alertée par la Ligue d’un danger imminent, elle entreprend un long voyage en compagnie de l’esprit éthéré, mais toujours mordant de Jane Austen (grâce à un procédé que je ne divulguerai pas) pour rejoindre Mary Shelley, veuve depuis peu du poète Percy Shelley. Ensemble, elles affronteront la dame vampire à Venise où celle-ci fête bruyamment la nuit à sa manière sanglante, tout en fomentant l’annexion de la ville par ses semblables. La modernisation contemporaine du mythe évoquée plus haut prend tout son relief dans ce récit d’Élisabeth. D’après Le Fanu, Carmilla, monstre femelle incarnait le mal de par son anormalité saphique, une qualification d’anormalité qui n’a plus lieu d’être 150 ans plus tard, notre société a progressé quels que soient les délires de nostalgiques réactionnaires. La grande méchante n’en conserve pas moins toute sa cruauté, indépendante de la sexuation.

Gondal, le monde imaginaire inventé dans leur enfance par les Brontë et leur frère sert de passe-droit aux trois sœurs. Nelly Chadour les accompagne à Londres quand, enfin, elles signent les contrats pour leurs célèbres romans. Elles y croisent Mary Shelley et, surtout, une terrifiante morte-vivante qui hante les esprits et suscite les fantasmes de l’Empire colonial britannique : la momie importée d’Égypte pour l’exposition au muséum.

Luce, Christine. Interview avec la Directrice de la collection La Ligue des Écrivaines Extraordinaires

Luce, Christine. Interview avec la Directrice de la collection La Ligue des Écrivaines ExtraordinairesEnsuite, en souhaitant que le soutien de notre financement nous assure la réussite de la collection complète, je prends le relais avec cette fois une préquelle au XVIIIe siècle, illustrée par Melchior Ascaride. Nous éveillerons Jeanne-Marie Leprince de Beaumont pour combattre la Bête. La conteuse est l’âme de la Ligue, au sens littéral puisqu’elle intervient depuis l’au-delà, elle en est aussi l’instigatrice, comme elle fut celle de la pédagogie pour les enfants, filles et garçons. Si son nom est mondialement connu, sa personnalité demeure largement méjugée. M’approprier sa lutte avec la Bête, qui vous le savez est l’incarnation d’un homme bestial du XVIIIe, me réjouit.

Puis vient la relève du XXe siècle, alors que la Ligue s’est organisée entre les mortes et les vivantes.

Sushina Lagouge évoque Virginia Woolf, autrice de l’étonnant Orlando, à la fois biographie poétique et aventure de fantasy bisexuelle. La féministe se heurte à l’innommable, ou plus exactement à une émanation lovecraftienne des profondeurs de l’océan, Rhan-Tegoth, en villégiature comme elle sur la côte de Cornouailles.

C’est en Suède que Laurianne Gourrier nous emmène sur les traces de Selma Lagerlöf, l’écrivaine célèbre du voyage de Nils Holgersson et de récits macabres comme « Le Charretier de la mort », mais également de contes d’inspiration folklorique. C’est par sa connaissance de leur histoire que la pacifiste chrétienne se résout à s’engager dans le conflit contre les trolls, rendus ivres de rage à cause de la bêtise des hommes.

Enfin, une réédition du rare roman de George Spad, une romancière totalement oubliée jusqu’à ce qu’elle réapparaisse dans la bande dessinée scénarisée par Serge Lehman et Fabrice Colin, La Brigade chimérique. L’occasion inespérée de publier L’homme chimérique, titré Renée Dunan contre les Mutants pour notre collection, dont l’aventure se situe dans la tourmente de la grande boucherie de 14-18. L’écrivaine Renée Dunan, elle aussi longtemps occultée malgré sa carrière intéressante (voir les rééditions récentes de ses œuvres aux Moutons électriques), était son amie et son inspiratrice. Les amateurs de raretés devraient apprécier.

Luce, Christine. Interview avec la Directrice de la collection La Ligue des Écrivaines Extraordinaires

Le roman qui met en scène Carmilla, d’ailleurs, se présente comme un mash-up de trois des figures qu’on croise dans les autres romans de cette livraison : Ann Radcliffe, Jane Austen et Mary Shelley. Il y a donc aussi dans ce projet l’envie de structurer un univers cohérent autour de ces personnages ?

Tout à fait !

Si chaque épisode de la Ligue est indépendant, confié à chaque romancière, il existe un cahier des charges similaire à celui des séries télévisées. Sa structure souple s’apparente à l’univers des comics et de leurs superhéros, mais sans leur emprunter les pouvoirs et la supériorité surhumaine. L’essentiel est puisé dans notre background de l’imaginaire, c’est-à-dire dans la riche créativité des mauvais genres qui répugnent tant aux sectaires de la culture classique, lesquels oublient que celle-ci existe grâce à la puissance foisonnante de la culture populaire et son inventivité remarquable. Ce faux conflit de qui vient d’abord, la poule ou l’œuf, est entretenu pour des raisons que je ne peux comprendre qu’en faveur d’un élitisme stérile ou consanguin.

Pour en revenir à notre propos, nous assumons notre volonté de publier du pulp, aujourd’hui pop culture, hier roman populaire. Du pulp féministe, s’il faut le qualifier ainsi parce que des femmes l’écrivent, mais c’est une affirmation tranquille, ni une revendication ni une preuve pour démontrer sa justesse.
La cohérence de la collection repose sur la Ligue dont elle a fait son titre. Elle est conçue comme un comité international dont Madame Leprince de Beaumont fut la première ambassadrice officielle. 

Notre univers à dimension fantastique rassemble au travers des siècles une communauté littéraire d’écrivaines bien réelles et de créatures de l’imagination. Nous les romancières connaissons la Ligue, car nous sommes les héritières contemporaines des écrivaines extraordinaires, beaucoup plus nombreuses qu’à sa fondation, et nous connaissons ses histoires secrètes, car nous communiquons entre nous, vivantes et mortes. Notre concept exploite la mise en abyme de la fiction conjecturale pour nous mettre toutes en scène aujourd’hui, en 2019 à l’heure actuelle, à l’intérieur de cet univers.

Cependant, la vie et le profil originaux des personnalités historiques demeurent indispensables pour la cohésion narrative et culturelle. Nous nous sommes engagées à respecter la nature générale des écrivaines extraordinaires, marqueurs connus du public dans notre chronologie commune (Jane Austen appartient toujours à la gentry du début XIXe, Mary Shelley conserve ses opinions progressistes post-révolutionnaires, Selma Lagerlöf est chrétienne et homosexuelle en Suède au XXe siècle, etc.). Les créatures archétypales échappent par contre aux contrôles du temps, bien que parfois tributaires d’une date d’apparition dans la généalogie fictionnelle, comme Frankenstein — et notons que par son biais, on aborde la conjecture rationnelle, la science-fiction. La fameuse mise en abyme citée plus haut leur permet d’exister indépendamment de leurs géniteurs, lesquels l’ont utilisée eux-mêmes pour leur inventer un univers à leur usage dans leur fiction.
C’est littéraire et c’est amusant, une distraction culturelle, du pulp.

Comment expliquez-vous que les vampires soient autant représentés dès cette première livraison ? Après tout, il ne s’agit pas de la seule créature du panthéon horrifique à même de servir d’antagoniste ? Y a-t-il une vision particulière du vampire à découvrir au sein de la collection ?

D’abord par une explication de logique interne : le roman qui a inspiré la collection est un roman sur les vampires. De plus, le début du XIXe siècle est propice, on se souviendra de l’été 1816 au bord du lac Léman, quand les Shelley, Lord Byron et John Polidori se racontent des contes d’horreur allemands et se défient d’en écrire eux-mêmes. Polidori achèvera l’ébauche de Byron et son récit The Vampyre popularisera le thème en Grande-Bretagne. Mais effectivement, notre série ne porte pas exclusivement sur le charmeur à crocs, comme vous avez pu le constater ensuite en lisant les premiers aperçus : loup-garou, momie, entités lovecraftiennes, etc. envahissent nos pulps.

S’il y a une vision particulière à découvrir, dans notre collection et dans nos interprétations de vampires et autres créatures fantastiques, il s’agit peut-être, à l’aide d’un petit mouvement oculaire, d’agrandir le panorama et découvrir le point de vue par quelques-unes de la moitié de l’humanité, car l’ignorer nous appauvrit tous.

Merci, d’ailleurs, pour cet entretien qui m’a permis de présenter La Ligue des écrivaines extraordinaires grâce à des questions pleines d’intérêt pour notre collection et son équipe.

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