Pour parler précisément de ta contribution au CVH, qui est quand même le roman pivot de la série (il en introduit l’univers et certains des personnages), comment as-tu eu l’idée de ce scénario qui mêle référence classique (Seward, Dracula, Van Helsing) à une intrigue contemporaine ?
L’idée d’imbrication était naturelle. L’idée, en tant que pilote de la série, était de rendre hommage aux textes classiques. Sans Bram Stoker, pas de Club Van Helsing. Rendre un hommage, il y avait deux solutions. On pouvait se placer dans la logique de Stoker, à savoir un roman européen, victorien, gothique. Moi ça ne me semblait pas intéressant. La deuxième solution consistait à suivre ce qui est devenu la ligne éditoriale du Club Van Helsing, à savoir revisiter les classiques à travers le prisme de la modernité. Je me suis dit, si j’étais Stoker aujourd’hui, est-ce que mon Dracula se passerait toujours à Londres ? Je pense pas, vu que Londres aujourd’hui c’est plutôt bon chic bon genre, il n’y a plus grand chose d’inquiétant. Par contre il y a plein de choses inquiétantes à Los Angeles. C’était intéressant par rapport à la charge érotique de Dracula de me placer à Los Angeles, là où sont produits 75% des films X de la planète aujourd’hui. Ca me semblait donc intéressant d’être à Hollywood, dans le monde de l’image, donc de l’apparence, vu que le vampire s’est avant tout un être d’apparence.
Los Angeles donc, parce que c’est certainement la ville où le Demeter se serait échoué si Bram Stoker était encore en vie. C’est une ville qui vampirise l’imagination mondiale. C’est une ville qui absorbe tout : le crime, la violence. Mais il ressort surtout de ça une énergie positive. Los Angeles est une ville incroyable, que j’aime personnellement beaucoup, dans ce qu’elle a de mauvais et dans ce qu’elle a de beau. Je me suis dit le décor il est là. Après, on va imbriquer les personnages. Il y a un moment il faut aussi être respectueux de ce qu’on a aimé, de ce qui a fait que le Club Van Helsing a existé. On va donc reprendre certains personnages, mais on va aussi les projeter dans la modernité. Et puis on va aussi broder autour d’univers qu’on aime bien, parce qu’on ne va pas simplement faire que de l’hommage. Donc entre l’hommage et la trilogie Underworld, je tenais ce que je voulais faire pour Cold Gotha. J’avais envie de projeter les enjeux de Dracula dans Los Angeles. J’avais envie d’être sur un terrain friable, prêt à s’écrouler. Parce que finalement Los Angeles attend son grand chambardement, son grand tremblement de terre… Los Angeles attend d’être détruite donc ça me semblait intéressant de travailler sur cette terre-là. C’est juste la volonté de réinjecter de la modernité dans un mythe et de me dire qu’est-ce qui pourrait intéressant Stoker aujourd’hui dans la société.

Les héros de Cold Gotha côtoient la scène vampyrique durant leur enquête. Quel regard portes-tu sur cette subculture et comment interprètes-tu sa relation avec le mythe du vampire ?
Je ne juge rien, chacun est libre de faire ce qu’il veut. Simplement il y a un moment ou moi je pose certaines limites. Tant qu’on est entre adultes consentants, on fait ce qu’on veut, ça ne me dérange absolument pas. Par contre, quand on s’attaque au mythe du vampire, on s’attaque à des enfants et des adolescents que cela passionne. Et là je crois qu’on a une responsabilité. On ne peut pas faire croire à ces gens, à ces jeunes qui se construisent, que le vampire existe, que c’est une réalité. On a le droit de leur donner à rêver, de les faire fantasmer, mais il y a une barrière qui pour moi est très nette : ça n’existe pas. C’est dommage, mais c’est comme le Père Noël. On a le droit d’y croire, comme en Dieu, en la Scientologie,… mais tu n’as pas le droit de faire croire, quand tu es responsable.

Il y a eu des abus avec cette scène, et il y en a encore, à New-York notamment. A Manhattan, dans les années 80, le FBI était un peu sur les dents. C’est notamment pour ça qu’une partie de la scène à migré en Europe, parce qu’ils avaient des problèmes avec la police fédérale. Maintenant, c’est très minoritaire. Il y a des courants extrémistes, et des courants moins extrémistes, je suis tout à fait d’accord. Moi le folklore, j’aime bien. Si tu veux te déguiser en vampire, fais-le, ce n’est pas moi que ça dérangera, je pourrais même trouver ça marrant, mais il faut que ça reste bon enfant. Après, le côté sectaire du mouvement vampyrique ça me dérange énormément, comme me dérangent toutes les sectes. Pas seulement les gens qui se liment les dents et font des performances sanguinolentes.
C’est pour ça que le vampyre ne me fait absolument pas rêver, d’ailleurs il ne provoque absolument rien chez moi, il m’indiffère. La projection d’un mythe dans la réalité ne m’intéresse pas. Parce que le mythe, en devenant réel, perd tout son intérêt. C’est pour ça que j’avais envie d’être un peu virulent avec eux. Je ne leur en veux pas, mais j’exprime un point de vue. Pour moins ils ne sont que de pâles reflets. Et si on va au bout de la logique vampirique, on sait très bien qu’il n’y a pas de reflets dans le miroir. Le vampyre est quelque chose que je trouve superflu, inintéressant, parfois dangereux quand tout va vers l’extrême. C’est aussi pour ça que j’avais envie d’en parler, car on ne peut aborder le sujet du vampire moderne sans parler de ce phénomène-là, qui est une excroissance de la modernité du vampire. Je suis très bon public pour tout. Je peux rêver à plein de choses sans problèmes, mais la réalité me fait chier. La réalité est dangereuse, souvent chiante, comme les vampyres.

Ma première rencontre avec les vampires en littérature a été une anthologie de Jean Marigny aux Editions du Masque. Une couverture blanche, avec un pelliculage tout foutu, le livre ayant pas mal bourlingué…
Senhal : Histoire Anglo-saxonnes de vampires ?
Exactement, avec sur la couverture un dessin au trait assez magnifique. C’est donc ma première lecture sur le sujet, complètement par hasard, alors que j’étais assez jeune. Ca parlait du vampire anglo-saxon mais aussi du vampire américain. Ce qui m’a permis de comprendre les enjeux et différences entre la littérature vampirique anglaise et américaine. Au cinéma je crois que c’est le Nosferatu de Murnau, mais je ne suis pas sûr. Je suis tombé dessus par hasard, sans vraiment savoir ce dont il s’agissait. J’étais assez jeune et j’ai eu très très peur. Ce Schreck reste pour moi une des plus belles incarnations du vampire. Il y a peut-être eu un Christopher Lee avant mais je ne suis pas certain. Je pense que de toute façon c’est davantage Nosferatu qui m’a marqué. Encore plus après, quand j’ai lu qu’on ne savait finalement pas grand-chose de Max Schreck, qu’il était peut-être lui-même le dernier vampire européen, pari pris qui est aussi celui du film l’Ombre du vampire, avec Wilhem Dafoe.
Après je ne suis pas un fan absolu du vampire, mais il est clair que le vampire au cinéma me passionne vraiment. Que ce soit les films absolument savoureux ou les navets. Les Charlots contre Dracula est ainsi un grand moment. J’ai vécu de très bons moments avec le vampire au cinéma. Il y a eu une époque où ça a été un peu la disette, où il ne sortait pas beaucoup de films intéressants sur le sujet. Puis Underworld a pour moi relancé l’intérêt du genre. J’ai également vu l’excellente adaptation du comics 30 jours de nuit. On est sur de vrais prédateurs, qui ont choisi et encerclé leurs proies et ne veulent que les bouffer. Il y a ce côté animal qu’on avait pas vu depuis un moment, rendu dans un univers arctique très dur. Même l’idée, qui est celle du comics à la base, de bénéficier de la nuit polaire pour bouffer est pour moi une idée de génie.
Ma dernière rencontre avec un vampire, c’est Morse. De Nosferatu à Morse, tu te dis que le mythe du vampire est d’une richesse absolue. La variation est infinie. Je me rappelle aussi de The Addiction, de Abel Ferrara. J’avais vu ça au Max Linder, sur grand écran. Ca a été un vrai choc, que je n’ai pas compris. Ca a été une expérience sensorielle franchement hallucinante. Pour toi, comment peut-on analyser le mythe du vampire ? Qu’est ce qui en fait la pérennité ?

Senhal : Pour Dracula, c’est un peu fondateur de son propre mythe. Puisqu’il est devenu vampire grâce aux livres, à la culture. C’est pour ça que moi je fais toujours le parallèle avec Van Helsing, qui est lui aussi un érudit.
Oui, c’est un érudit, mais qui s’est intéressé à la connaissance ce qu’il pense être le mal. Car rien ne prouve, dans Dracula, que le vampire est maléfique. Le mal, pour moi, est plus du côté de Van Helsing. Le fait de vouloir chasser et tuer ce qu’on ne comprend pas, c’est tout le problème de la religion et de la science. Quand tu crois à l’un ou à l’autre, tu as tendance à vouloir éradiquer ce que tu ne comprends pas. Et c’est le problème du monstre, qui est celui qu’on ne comprend pas. Pour moi, le vampire est donc à la fois le problème du savoir et de l’éternité. C’est aussi un des problèmes de l’humanité : serait-on plus heureux si on savait tout sur tout ? Le vampire ne saura certes pas tout, mais il saura plus de choses car il a plus de temps à consacrer à la culture et à la connaissance. Du coup j’ai beaucoup de mal à penser que le vampire est un être monstrueux. C’est pour ça qu’en général je n’aime pas les films qui en font une créature malfaisante, pour moi il est avant tout victime. Chez Stoker il n’est absolument pas décrit comme un monstre. C’est un aristocrate, quelqu’un qui a du savoir, du charisme et une soif de connaissance incroyable. L’un des gros drame du vampire c’est qu’on ne sait pas qui il est et qu’on ne le saura sans doute jamais.
Depuis quelques années, tu es considéré comme un des spécialistes français de l’œuvre de Stieg Larsson ? Comment en es-tu venu à t’intéresser à celui-ci, qui n’est pas vraiment une œuvre fantastique ?

Senhal : Et dans la littérature scandinave, il y a des vampires ?
Il y a Morse. Mais non, globalement, c’est une littérature assez rationnelle. Ca change pour ce qui est du cinéma, vu que depuis quelques années le cinéma de genre nordique est en train d’influencer complètement le cinéma de genre mondial. Je pense notamment à un film norvégien comme Mannhunt qui, en 1h30, renvoie Deliverance à un film pour pré-adolescents en mal d’émotion. Il y a aussi Cold Prey, qui réinvente une sorte de boogeyman dans un refuge perdu et qui est lui aussi excellent. Plus récemment il y a Valhalla Rising qui revisite le film de viking en mettant une grosse claque à des films comme le 13e guerrier, qui était pour moi une référence. Mais en littérature il n’y a pas de culture fantastique ou vampirique. C’est peut-être d’ailleurs pour ça qu’il y a eu Morse, parce qu’ils n’ont pas recul et de références, ils ont pu réinventer le mythe.
Même quand tu prends la grande héroïne fantastique suédoise, Fifi Brindacier, il n’y a pas de fantastique, ou vraiment très peu. D’ailleurs Lisbeth Salander, l’héroïne de Millenium, est une sorte d’évolution de Fifi Brindacier. A un moment Stieg Larsson semble s’être demandé : à quoi ressemblerait Fifi Brindacier si elle avait 24 ans aujourd’hui, comment aurait-elle grandit ? Il y a beaucoup de traits communs entre les deux personnages. Il y a aussi beaucoup de clin d’œil à Fifi Brindacier dans Millenium. Le nom de l’apartement de Lisbeth Salander est le même que celui de la villa de Fifi Brindacier. Le gant blond qui est le frère de Lisbeth est le géant blond que combat Fifi Brindacier. Blomkvist est aussi un héros de la littérature enfantine, genre Club des 5, que Larsson a fait grandir aussi.

