Boullet, Jean. Dracula. 1963

L’histoire du vampire au cinéma se confond avec l’histoire du cinéma. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que certains grands mythes du neuvième art croisent la route des buveurs de sang, qu’il s’agisse de Dracula ou d’un de ses pairs. On connaît déjà l’existence de films comme London After Midnight, un Tod Browning dont l’ensemble des copies ont été détruites lors d’un incendie, et dont il ne subsiste plus, aujourd’hui, qu’un montage sur images fixes. Nosferatu aurait lui aussi pu intégrer cette liste de longs métrages perdus, après le procès intenté par Florence Stoker qui aurait dû voir finir sous le pilon l’ensemble des copies. Le Dracula de Jean Boullet, dont quelques chutes ont été remontées par Nicolas Stanzick et Erwan Le Gac pour le troisième opus de l’intégrale Midi-Minuit Fantastique, est ainsi un autre exemple de ces films que l’histoire a oublié. Une adaptation hors-norme du roman de Stoker, toute en ombres chinoises, autour duquel ont travaillé des personnalités comme Philippe Druillet. Devenue mythique, alors que personne n’en a vu des images depuis des années, le duo va se mettre à la recherche du Graal cinématographique : une oeuvre qui à elle seule cristallise le midi-minuisme, à la fois par les noms de ceux qui ont été attaché au projet et officiaient aussi dans la revue, et par l’amour pour le cinéma de genre, tous azimuts, qui se dégageait des pages de cette dernière (et transparaît également ici).

Comme l’explique Nicolas en ouverture du film, les chutes retrouvées montrent en premier lieu que le projet de Boullet se voulait une adaptation relativement fidèle de Dracula. On y découvre en effet des scènes qu’on rattache sans mal à la première partie du roman, centrée autour de Dracula et de Jonathan Harker, dans les murs du château. Le tout en ombre chinoise, en appelant autant aux prémisses du cinéma, et aux lanternes magiques, qu’à des oeuvres qui ont marqué l’histoire des images animées, comme Les aventures du Prince Achmed de Lotte Reiniger. À titre personnel, cela me renvoie aussi à Kage-e Grimm Dôwa de Kei Gotô, et à mes premiers frissons devant un écran, face à ces adaptations des contes de Grimm qui ont marqué mon imaginaire.

Les animations ressuscitées du film de Boullet impressionnent tout autant. L’ambiance qui s’en dégage est gothique en diable, depuis les formes du château, les ogives qui composent sa structure comme le costume de Dracula. Mais le réalisateur-dessinateur n’en oublie pas pour autant d’injecter sa touche à l’ensemble. Le comte est ainsi doté d’yeux félins, et la scène entre Harker et les trois femmes vampires est ici remplacée par un tête à tête homoérotique entre lui (sa position sur le lit est on ne peut plus lascive) et Dracula, qui s’achève sur la morsure de l’avoué. Dracula se mue également en une créature diabolique, pourvue d’ailes de démon, notamment quand il descend par les murailles du château. Le remontage se conclut enfin au moment où le vampire monte à bord d’un bateau (le Démeter ?), dont il devient la proue.

Adaptation de Dracula oblige, le réalisateur convoque de nombreuses caractéristiques liées à la figure du buveur de sang. Mais on retiendra surtout cette scène de morsure, qui verra le cou de Harker s’orner de deux traces de crocs bien connues, lesquelles vont laisser filtrer quelques gouttes de sang. Les yeux félins de Dracula renvoient quant à eux au pouvoir d’hypnose du vampire, mais aussi au Carmilla de Le Fanu, dont c’est une des métaphores centrales.

Difficile de ne pas être frustré, une fois fini le visionnage de ces quelques morceaux, tant cette mise en bouche donne envie de se plonger dans l’oeuvre finalisée. Sait-on jamais, espérons qu’un jour le premier montage d’où proviennent le matériau qui a servi ici soit redécouvert. Mais ces quelques minutes confirment bien l’intérêt du projet, que ce soit en tant qu’adaptation du roman de Stoker qu’en oeuvre symbolique de cette époque de genèse de la cinéphilie fantastique en France.

Boullet, Jean. Dracula. 1963Boullet, Jean. Dracula. 1963Boullet, Jean. Dracula. 1963

Une réponse à Boullet, Jean. Dracula. 1963

  1. Marie dit :

    C’est génial ! Le graphisme est magnifique, très moderne, et d’une simplicité atemporelle… Je trouve ça dingue que le film original ait été perdu ! La vidéo est très intéressante, merci beaucoup pour ce partage.

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