Cela fait plusieurs siècles que Gunnar Gunnarson a posé ses valises dans une petite ville de Bourgogne. Vampire âgé de près de six-cents ans, il vit en paix avec les citadins, se consacrant avant tout à son travail de couturier et à sa passion pour la peinture. Il réside dans le château du lieu, voyant se succéder les propriétaires qui lui louent une partie de l’ancienne demeure. Mais plusieurs animaux appartenant aux habitants sont retrouvés exsangues, soulevant la suspicion de ces derniers. La figure locale aurait-elle cédé aux instincts de ceux de son espèce ? Les mois qui viennent risquent d’être compliqués pour le vampire.
Nicolas Dumontheuil est un vieux briscard de la BD. Le dessinateur-scénariste a remporté l’Alph’Art du meilleur album en 1997 avec Qui a tué l’Idiot. On retrouve avec Gunnar le vampire un cadre spatio-temporel fermé, et une forme d’humour qui flirte avec l’absurde. Et un travail appuyé sur la personnalité des différents protagonistes, qui composent une galerie remarquable, devenant chacun une pierre de l’édifice. C’est ce petit théâtre de mœurs qui est au cœur du récit.
L’histoire incorpore beaucoup de jeux de mots sur la condition du vampire, sa relation au sang, à la mort, ses caractéristiques et pouvoir. Mais ce jeu avec ce qu’est le vampire en surface évolue au fil de l’album, de même que la figure du vampire est polymorphe. L’histoire se déroule en 1910 : on est donc à une période où le rapport de classe — et la place du religieux — a muté. Gunnar paraît avoir trouvé une sorte d’équilibre au sein de ce petit monde, mais il transpire d’une lassitude vis-à-vis de sa condition de vampire. Le personnage est ainsi en totale opposition avec sa sœur, elle aussi vampire, qui incarne une forme de créature bien plus caractéristique dans sa relation à la société des vivants. Gunnar est quant à lui amoureux depuis des années d’une humaine, Marthe. Mais cette dernière refuse d’être convertie par son amant, alors qu’elle arrive au terme de son existence.
Le syle graphique de Dumontheuil a beaucoup évolué depuis ses débuts, mais on retrouve un trait qui flirte parfois avec la caricature tout en évitant de sombrer dans les poncifs du genre. Le dessin très flegmatique de son personnage de vampire, fin et élancé, avec une attitude très holmésienne, en est un bon exemple. L’ensemble est magnifiquement mis en couleurs par l’auteur. Les scènes de nuits, aux teintes bleutées, sont très réussies, mais il y a un vrai savoir-faire dans l’utilisation de la lumière quand le protagoniste se déplace en plein jour.
De Dracula et de ses pairs « classiques », Gunnar partage un certain nombre de traits. Il peut se transformer en chauve-souris, doit se nourrir de sang pour survivre. L’auteur — par le biais de plusieurs de ses personnages — dévoile une partie de ses sources pour ce qui est de la condition vampirique, à commencer par le Traité de Dom Augustin Calmet. Mais il se joue dans le même temps de ses références : son vampire mange du charbon pour se mouvoir à la lumière du jour. Où est-ce une forme de superstition à laquelle lui-même a fini par croire ? La question du reflet est également centrale : le vampire n’a pas de reflet dans le miroir. Quel intérêt pour celui dont l’existence est figée dans le temps de se voir rappeler qu’il est immuable ? L’auteur joue enfin en fond des références avec la créature. Il y a notamment cette image de Gunnar, transformé en chauve-souris, dont l’ombre surplombe la ville. Comme un écho à une image du Nosferatu de Murnau ou à « La peste » d’Arnold Böcklin. D’autant que faire démarrer l’histoire par l’anecdote de la décapitation du coq résonne là aussi avec Nosferatu, qui s’achève sur le chant (fatal pour le vampire) du volatile.
Nicolas Dumontheuil a parfaitement compris toute la richesse du vampire. La créature est ici un prétexte pour aborder la question de la vie humaine, ses forces et faiblesses, ses contradictions. Le vampire, ni vivant ni mort, et un reflet idéal pour explorer ce qu’est l’homme, car il peut être mis à distance : il a une origine humaine, mais ne l’est plus.


