Vampires et communautés LGBTQIA+ ont pour point commun d’être perçus comme des déviances, des groupes ne trouvant pas leur place dans la norme. Le vampire, créature tiraillée entre Éros et Tanathos, paraît être une métaphore idéale de la transgression, tout particulièrement quand elle est de dimension sexuelle. La morsure n’est-elle pas une image qui parle pour elle-même ? Avec Le Vampire arc-en-ciel, Alain Pozzuoli se propose d’explorer les évolutions de l’entrelacement entre représentation du vampire et populations queers.
Ceux qui s’intéressent à la figure du vampire peuvent difficilement ne pas avoir croisé le nom d’Alain Pozzuoli. L’auteur a commencé sa longue route avec les vampires depuis Bram Stoker, Prince des ténèbres (1989) et ne paraît pas prêt de les abandonner. Pour preuve, la liste des anthologies, guides, dictionnaires et romans (depuis quelques années) chroniqués dans ces pages. Reste que cette fois-ci, c’est au travers d’un essai qu’on va retrouver la plume du spécialiste. Une exploration un peu différente de celles auxquelles il nous a habitués, en cela où il va traiter la figure du vampire et son évolution face à celle de la représentation LGBTQIA+
Le livre d’Alain Pozzuoli aborde distinctement les questions de la littérature et du cinéma. Sans surprise, la première partie remonte aux prémices du vampire écrit, et aux éléments ambigus de textes comme le « Christabel » de Samuel Taylor Coleridge (1816) ou The Vampyre de John Stagg (1810). De fait jusqu’à Anne Rice, l’auteur montre que la dimension homosexuelle du vampire apparaît souvent diffuse : les hommes et femmes de lettre jouent sur les non-dits. Ces notamment le cas avec Carmilla de Sheridan Le Fanu (1872) et Dracula de Bram Stoker (1897), dont l’auteur signale les possibles lectures homoérotiques. Ce jeu du chat et de la souris résonne avec la marginalité du vampire, son statut contre nature, qui épouse le regard porté sur les populations à la sexualité qui dérivent de la norme. Ce jusqu’à ce qu’Anne Rice — et la perception des personnes homosexuelles — n’évolue au tournant des années 1970, pour offrir aux vampires comme aux communautés queers d’exprimer ouvertement leur réalité. L’irruption du SIDA à la fin des années 1970 va néanmoins montrer que l’acceptation de la différence n’est pas un long fleuve tranquille.
L’analyse cinématographique ne dit pas les choses autrement, jusqu’à l’intégration de la question transgenre. Des films tels que Bit de Brad Michael Elmore (2019) mettent ainsi en parallèle le changement de sexe et la transformation en vampire. Reste que ces dernières années voient s’opérer un retour vers des visions plus réactionnaires. Les vampires comme les populations LGBTQIA+ redeviennent des figures menaçantes, en cohérence avec les reculs sociaux observés un peu partout.
Le corpus sur lequel s’appuie Alain Pozzuoli est relativement riche, ne négligeant ni poèmes, nouvelles ou romans. L’occasion lui permet également de remettre sur le devant de la scène Baisers de sang : 20 histoires érotiques de vampires, une anthologie (dirigée par l’auteur lui-même), sortie en 2005 qui explorait la dimension érotique de la fiction vampirique. Pour le volet cinéma, l’auteur analyse des films évidents, de La Fille de Dracula de Lambert Hillyer (1936) au Nosferatu de Robert Eggers (2024) mais sait dans le même temps puiser dans les productions indépendantes, voire le porno et le soft-porn. Matière à ne pas garder uniquement des œillères sur le mainstream, mais d’explorer aussi des œuvres en marge.
Au terme de la lecture, Le Vampire arc-en-ciel apparaît comme un ouvrage qui permet de rappeler à quel point le vampire est une métaphore redoutable pour aborder les tabous sociétaux, tout particulièrement ceux qui touchent à la question de la sexualité. Si je n’ai pas été convaincu à chaque fois par les analyses de l’auteur, plusieurs d’entre elles m’ont donné du grain à moudre. L’auteur s’intéresse au contexte social, à la volonté artistique des créatifs et à l’évolution de la représentation de la créature. De quoi faire de ce livre une extension pertinente à toute bibliothèque consacrée aux vampires de fiction.


