Sfar, Joann. L’Eternel

Ionas et son frère Caïn sont à la tête d’une troupe de Cosaques qui erre sur le fleuve, à la limite de la désertion. Alors qu’ils sont attaqués par l’ennemi, Ionas périt sous la mitraille, aux côtés d’une bonne partie de ses hommes. Caïn, plus dissipé et paillard que son aîné, prend le chemin du retour et se décide à annoncer la nouvelle à Hiéléna, la fiancée de Ionas. Contre toute attente, il se décide à épouser cette dernière. Mais Ionas, revenu d’entre les morts, découvre la situation. Entre son amour pour la jeune femme, son affection pour son frère et la découverte progressive de ses besoins et affections de vampire, les nuits du jeune mort-vivant seront bien remplies. D’autant qu’il n’est peut-être pas le seul à avoir réchappé de cette façon au massacre.

Connu pour au moins deux séries sur le thème du vampire (Petit vampire et Le Bestiaire amoureux), Sfar s’essaie ici au roman pour adulte, retrouvant ses chers buveurs de sang. Le lecteur déjà familier des ambiances de l’auteur trouvera rapidement ses marques, tant les vampires ici en présence (tout du moins le personnage central) semblent tenir de son personnage de Ferdinand. Un grand vampire dégingandé, un peu maladroit, qui peine à accepter sa condition.

Pour autant, l’ambiance diffère radicalement. Le style est plus cru, l’imaginaire plus fleuri que ce à quoi on pourrait s’attendre. Un choix qui permet de jouer sur la double dimension sexuelle et mortifère du vampire. Mais si les idées sont là, et les personnages foncièrement prometteurs, le style manque fortement d’homogénéité (notamment dans la première partie). Certaines phrases ne font pas vraiment sens, et appuient une forte hétérogénéité de la plume. Comme s’il manquait à tout ça une certaine uniformisation, voire une construction réfléchie sur le long terme (c’est un peu ce que j’avais pu déjà ressentir à la lecture du Bestiaire amoureux).

L’univers ici posé ne manque pourtant pas d’idées, et d’une galerie de personnages aussi chaotiques (dans leur disparité) qu’intrigants. Mandragore, femme vampire, loups-garous, Lovecraft et autre arbres pensants font ainsi partie du paysage du récit. De même que l’ensemble possède une assez forte résonance musicale (à commencer par les airs de violon de Ionas, jusqu’à son beau-père luthier, en passant par l’ex mari rock-star de Rebcka), de même que la thématique du judaïsme, qui sont tous des éléments récurrents dans l’œuvre de Sfar. Des éléments qui s’intègrent bien au récit, et interagissent de manière efficace avec la trame principale. 

Pour autant, en dépit des soucis de style, le scénario manque également de cohérence, les rebondissements donnent l’impression d’être hasardeux, et la fin tombe comme un cheveu sur la soupe. Beaucoup d’éléments intéressants sont mis en branle, les scènes savoureuses fusent, mais l’ensemble ne convainc pas. A moins bien sûr que l’auteur envisage déjà une suite, et que les manques de ce premier tome ne s’y trouvent comblés, qui sait ?

Les amateurs de littérature vampirique n’auront sans doute pas oublié que la psychanalyse du vampire faisait déjà l’objet de la série Vampire Junction de S.P. Somtow. Pour autant, on est ici dans un registre un peu particulier, avec ce vampire qui est torturé par les instincts qui l’animent, et ne parvient pas à trouver sa place. On ne sait pas vraiment comment il a été transformé, sinon qu’il est devenu vampire après avoir été tué sur le champ de bataille. Rapidement, son corps change, et son physique évolue vers celui de Nosferatu (oreilles pointues, crâne chauve, etc.). Si le soleil semble capable de le brûler, il n’est pas fait état de techniques particulières pour le tuer. Il est enfin capable de voler dans les airs.

Un roman assez dense qui regorge de bonnes idées mais dont l’intérêt est freiné par une construction qui manque de cohérence et un style qui aurait mérité d’être homogénéisé (au moins dans sa première partie). On y retrouve les thématiques incontournables de l’oeuvre de Sfar, et une certaine verve, ce qui offre un mélange pourtant assez décalé et original. Mais l’œuvre dans son ensemble manque de cohérence (voire tout simplement d’une ligne directrice claire). Résultat en demi-teinte en ce qui me concerne.

Une réponse à Sfar, Joann. L’Eternel

  1. ChristellePL dit :

    Je partage cet avis, notamment cette impression d’incohérence, à laquelle j’ajouterai un bâclage final incontestable. Je me console en repensant aux pointes d’humour sardoniques qui parsèment les pages…

    Ma critique dans son intégralité se trouve ici:
    http://www.christelle-pigere-legrand.com/l-eternel-joann-sfar.php

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