Lubie, Lou. Saigneurs

Transylvanie, de nos jours. La société est dominée par les vampires, avec lesquels cohabitent tant bien que mal les humains qui vivent sur place. Anghel, Maggy et Iulia sont trois jeunes adultes en collocation dans un appartement. Anghel travaille dans un fast food, mais aspire à devenir une star de cinéma. Maggy est employée dans la communication, et Iulia dans le marketing. Un soir, Anghel est agressé par un vampire, en rentrant d’un casting. Maggy perd quant à elle sa place, jugée trop peu docile par sa supérieure hiérarchique, une vampire. De quoi la motiver à s’impliquer dans les mouvements pour la lutte des droits des humains. Reste Iualia, qui débute une relation amoureuse… avec une vampire.

Saigneurs est illustré et dessiné par Lou Lubie, bédéaste venue de la réunion, déjà autrice d’une petite dizaine d’albums, en tant que dessinatrice et / ou scénariste. Sa bibliographie montre un attachement particulier à s’attaquer à des sujets de sociétés. Goupil ou Face (2016) aborde ainsi la cyclothymie, un trouble de l’humeur dont elle est atteinte. L’homme de la situation (2021) s’intéressait à la place de l’homme dans une société qui évolue vers davantage d’inclusivité, quand Racines (2024) traitait de la dictature des cheveux lisses. Avec ce nouvel album, sous couvert de fiction vampirique, l’autrice se penche sur le sujet des VSS, les violences sexuelles et sexistes.

Le trio de personnages principaux permet à la dessinatrice-scénariste de faire converger plusieurs points de vue vis-à-vis de la question des violences sexistes. Car le cadre social et politique de la cohabitation entre vampire et humain apparaît d’emblée en décalque de l’actualité contemporaine. On a ainsi le jeune garçon victime de viol (la morsure non consentie) qui finira par révéler que ce n’est pas la première fois. Il y a enfin le contexte professionnel, entre rejet de l’insoumission et l’accaparement du crédit. Le récit propose un fil rouge lié au domaine du cinéma, et à l’omerta qui entoure les personnalités se rendant coupable d’agression sexuelle. La question des relations de couple, et du cadre familial, n’est également pas laissé de côté. Lou Lubie parvient ainsi à montrer l’omniprésence du thème tout en jouant la carte de la fiction fantastique.

Le dessin de l’autrice s’empare avec brio du sujet. Son trait et sa mise en couleur simple ne l’empêchent pas de s’amuser avec les plans, de briser le système des cases ou de passer en noir et blanc lorsque ses personnages se livrent, en flashback. Le style est en tout cas très agréable et doté d’un bon sens du dynamisme.

Les vampires sont ici présentés comme ayant révélé leur existence, cohabitant avec les êtres humains. Les buveurs de sang semblent néanmoins avoir l’ascendant sur la société, s’offrant ainsi une quasi-immunité de fait. Comment porter plainte contre un vampire quand une minorité seulement de policier sont humain ? Et quand ces mêmes vampires aspirent à faire perdurer les usages dus à leurs instincts primaires ? On comprend ici que la morsure peut entraîne une réaction chez les victimes : la goulification. Laquelle paraît être essentiellement du ressort psychologique.

Un album qui éclaire par le biais de la fiction fantastique un sujet brûlant d’actualité. La mise en parallèle, proposée en fin d’ouvrage, entre les interventions de personnalités publiques et les protagonistes qui s’expriment au fil de l’album démontre un important travail de recherche de l’autrice, qui s’est échinée à coller à sa métaphore tout en ancrant au mieux les situations évoquées dans le réel. L’ensemble est aussi réussi que pertinent.


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