Bonjour Nicolas. Pouvez-vous vous présenter et rappeler votre parcours pour les internautes de Vampirisme.com ?
Bonjour. Je suis donc auteur de bande dessinée depuis pas mal de temps, j’ai quasiment toujours fait ça (à part 3 ans à faire des story-boards pour la pub à Paris de 20 à 23 ans, en sortant des écoles d’Arts appliqués.)
J’ai toujours voulu faire de la BD, c’est-à-dire raconter des histoires par un mélange de texte et de dessins. D’ailleurs, je me souviens, à mes 23 ans, m’être dit : « ça y est tu es vieux, et tu n’as toujours rien publié ! Qu’est-ce que tu fous, tu as raté ta vie ! » Pas angoissé le gars à part ça, haha ! Mais ça m’avait boosté pour commencer une BD dans mon coin qui deviendra mon 1er album : L’enclave, paru chez Dargaud. Sinon, j’ai grandi dans un village du sud-ouest, fils unique à la campagne, je dessinais tout le temps, déjà des BD dans des cahiers. Des histoires de cow-boys, de pirates, un paysan au moyen-âge aussi, les aventures d’un chat, etc. Mes parents les ont gardées, c’est rigolo.
Donc je suis auteur de BD depuis mes 7 ans environ. Ça fait longtemps que je fais ça !
Vous venez de publier Gunnar le Vampire, votre 29e album (si j’ai bien compté), où vous signez à la fois le scénario et le dessin. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce projet ?

J’aime beaucoup le genre du « fantastique », je ne l’ai jamais traité de front, mais souvent il y a des éléments « fantastiques » ou surnaturels dans mes histoires, ou du moins absurdes, comme dans L’enclave, Qui a tué l’idiot ?, Le roi Cassé, Big Foot. La quatrième dimension, la dimension onirique, tout ça, je tourne autour ou l’intègre depuis longtemps.
Les vampires m’ont toujours plu, fasciné. (Plus que les zombies par exemple). Sans doute que je m’y retrouve : leur mélancolie, la solitude, la nuit, l’imaginaire, c’est une partie de mon territoire naturel. Mais pendant longtemps je me demandais quoi raconter avec les vampires, j’avais l’impression que tout avait déjà été dit, c’est un mythe tellement exploité et rebattu.
Et puis j’ai croisé Gunnar, un vampire qui ne veut plus être vampire, qui voudrait être mortel, pacifique, et comme tout le monde, au fond. Et là, mon imaginaire s’est déclenché : car avec le recul aujourd’hui, je me rends compte que toutes mes histoires parlent d’un personnage solitaire qui veut rejoindre le groupe, comprendre les règles pour s’intégrer.
Ma BD L’enclave, la première, est la plus radicale : un personnage seul, quasiment à poil, court le long d’un mur qui le sépare du monde, et essaie de passer de l’autre côté. Dans Qui a tué l’idiot ?, un acteur au chômage cherche un rôle dans la vie et le trouve parmi une communauté aux mœurs très étranges. Le Roi cassé : l’histoire d’un personnage qui devient malgré lui bouc émissaire, et est chassé de la communauté des humains, Le Landais volant est un voyageur qui veut rencontrer les autres et comprendre les règles dans les pays loin de chez lui, Le meunier hurlant un marginal rejeté, bref… Je suis un ancien (toujours ?) grand timide, et je crois que c’est une préoccupation qui ne me quittera jamais, c’est ainsi, c’est un peu flippant, mais ça a le pouvoir de créer des histoires, au moins, haha !
Mon vampire a commencé d’exister dès qu’il a voulu cesser d’être un vampire, au ban de l’humanité. On ne maitrise pas toujours son imagination, faut croire.
Faut-il voir dans votre manière de jouer avec les caractéristiques du vampire (quitte à les moquer), une façon de dire que la force du vampire, c’est surtout de parler de nous, les humains, et de ce qui nous angoisse ?
Je crois que ce qu’on aime chez les vampires, c’est l’expression extrême de préoccupations humaines, de problèmes liés à notre condition : la mort, la difficulté d’être, l’identité, le lien aux autres, sa place parmi la communauté, la mort, la sexualité, le sens de l’existence, la mélancolie, le sang symbole de force vitale autant que de morbidité, les addictions diverses (le vampire est comme un toxicomane toujours à la recherche de sa dose de sang), les fantômes dans les placards, les « malédictions » héritées de la famille ou même de sa généalogie, etc.
Le thème du vampire est très riche. Je n’avais pas envie de le moquer, mais il y a quelque chose de grotesque dans ce mythe comme dans la condition humaine, à la fois drôle et désespéré, j’avais besoin de l’humour pour ne pas prendre tout ça trop au sérieux non plus. On peut vite tomber dans le pathétique… C’est touchant et drôle à la fois. J’aime faire dans le tragi-comique. Je trouve qu’on rit d’autant plus qu’on a pleuré avant, et inversement. Comme dans les films de Chaplin.
Le traité de l’abbé Dom Augustin Calmet est cité plusieurs fois au fil de l’album. Pour vous, c’était important d’asseoir votre créature sur un référentiel qui sort des poncifs de la fiction (Dracula, notamment) ?

On retrouve un cadre qui vous parait cher, celui des petites villes de province, propices à des comédies de mœurs. C’est quelque chose qu’on pouvait déjà trouver dans Qui a tué l’idiot ?. Alors que le vampire de fiction tend à s’urbaniser ces dernières décennies, c’était aussi un moyen de souligner que pour vous il a plus de sens dans un espace plus resserré ?
C’est surtout que j’aime bien ce genre de petit théâtre. En fait, l’inspiration me vient plus facilement dans ce genre de décor et de contexte. Sans doute parce qu’on parle mieux de ce qu’on connait : j’ai grandi dans un petit village du Lot, dans une école, avec des parents instits un peu babacools, dans les années 1970… Mon imaginaire part souvent de là. Et puis dessiner la ville ou l’époque contemporaine m’ennuie. Je préfère dessiner une vieille charrette ou de vieilles pierres qu’un aéroport, par exemple !
Pourquoi la Bourgogne ? Faut-il y voir une allusion détournée au « je ne bois jamais… de vin » de Dracula ?

Je voulais dessiner des villages avec l’architecture de la Bourgogne, surtout les toits, genre l’hospice de Beaune, tout ça, très graphiques… En fait je ne connais pas la Bourgogne, je n’y suis jamais allé. Ce qui fait que c’est exotique pour moi comme pour mon vampire suédois.
La couleur est signée Isabelle Merlet. Compte tenu de l’importance du cycle circadien dans les récits de vampire, comment avez-vous travaillé avec celle-ci ?
Je ne sais pas ce qu’est le cycle circadien, j’avoue ! Je ne suis pas un spécialiste des vampires, bien que j’ai beaucoup regardé de films, de peur de répéter des choses déjà faites.
Pour la couleur, les pages sont au lavis avec des niveaux de gris, j’ai proposé à Isabelle Merlet de faire des monochromes par séquences. De s’inspirer des films muets expressionnistes tels que Nosferatu ou le Faust de Murnau, Le Golem, Les Nibelungen de Fritz Lang, Le cabinet du docteur Caligari », etc. Ces films étaient colorisés à la main directement sur la pellicule : d’un coup de pinceau trempé dans la jaune pour les scènes de jour, le bleu pour la nuit, le rouge pour les scènes violentes, le rose ou le vert même parfois, bref… C’est très beau, assez mystérieux.

Je me disais que cela ferait de chouettes atmosphères, à la fois belles, accueillantes, et aussi envoutantes. Au début Isabelle s’est sentie bridée : « mais je n’ai rien à faire alors ! », puis le déclic s’est produit, ça n’a pas trainé, et là cela l’a inspirée au contraire, et c’est parti, on pouvait plus l’arrêter, elle a réalisé ces ambiances variées et magnifiques…
Comment expliquez-vous l’immortalité du vampire en tant que figure culturelle et comment est-ce que vous appréhendez son évolution ?
Je ne sais pas du tout comment cela peut évoluer. Il y a un romantisme très fort dans ce mythe, beaucoup de mélancolie, comme l’expression de la recherche humaine pour trouver un sens à l’existence, et se situer parmi les autres.
Ces temps-ci, il me semble qu’on est à la fin d’un vieux monde, et que le prochain tarde à apparaître, on ne sait pas s’il sera plus sombre, ou si l’humanité va trouver des solutions aux problèmes qui se posent à elle aujourd’hui (Réchauffement, surpopulation, surconsommation, nouvelles technologies, pollution, guerres, etc.).
L’empathie chez l’être humain est au cœur de tout, le vampire est un être solitaire et égoïste, un prédateur, je ne sais pas comment cette figure évoluera dans le contexte perturbé actuel. Mais dans cette époque très angoissante, les monstres sortent ! Les monstres dans l’imaginaire autant que les vrais monstres, comme on peut voir partout aujourd’hui malheureusement, parmi les gens qui gèrent les affaires du monde…
Quelles ont été vos premières et dernières rencontres avec la figure du vampire ?

C’est vrai que le Pitch est plutôt terrifiant : Louis de Funès en voiture prend un auto-stoppeur, puis il a un accident, sa voiture dérape, tombe d’une falaise et reste suspendue toute une nuit au sommet d’un arbre. La radio annonce qu’un vampire rode dans le coin, et de Funès est flippé toute la nuit dans cette voiture perchée avec un inconnu ! Terrifiant je vous dis. Dans mon souvenir, quand de Funès se met à barjoter, il y a des extraits de films de vampire, et je n’avais pas dormi après !
C’est mon deuxième film d’horreur, je crois, après Blanche-Neige. Oui, mes parents babacools m’emmenaient voir des films d’horreur à six ans ! Et on s’étonne que je sois traumatisé.
Après, des films de vampire plus sérieux, je ne me souviens pas. Sans doute les films de la Hammer avec Christopher Lee… Le Nosferatu de Herzog, Entretien avec un vampire…
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
J’ai plusieurs projets sur la chaudière, mais j’ai écrit le scénario d’un western inspiré d’un roman (du folk-singer américain Elliott Murphy), c’est un mélodrame À l’antique, une histoire d’obsession de vengeance à l’intérieur d’une même famille. C’est une adaptation très libre que j’ai faite, un peu comme mon western Big Foot, inspiré du Monstre des Hawkline de Richard Brautigan.
Je suis en train de faire le découpage/story-board. Cela fera un one-shot de 120 pages environ, chez Dupuis Aire Libre, aussi. Le western, c’est un petit théâtre aussi : une petite ville, un saloon, le shérif, des questions morales… Ça me plait beaucoup de me promener graphiquement dans ces espaces, et ça m’évite d’avoir à dessiner des aéroports…

