Goyer, David S., Blade: The Series. 2006

Mon appréciation du canon cinématographique des films Blade peut aisément se résumer de la façon suivante. Blade (Stephen Norrington, 1998) est un excellent film dans sa catégorie : cinéma d’action décomplexé typique des années 1990, scénario pas très finaud, casting qui se donne du mal sans trop se prendre au sérieux, effets spéciaux certes un peu vieillissants et tremplin pour la carrière d’un acteur particulièrement sympathique. Blade II (Guillermo del Toro, 2002) est sans doute l’une des meilleures réalisations pop culturelles d’un cinéaste capable de passer du plus sérieux au plus crétin de façon parfaitement assumée : il reprend la recette précédente en y ajoutant tout à la fois un niveau d’horreur et un niveau de second degré ainsi que sa patte esthétique caractéristique. Enfin, Blade: Trinity (David S. Goyer, 2004) est un absolu naufrage au scénario inepte et aux personnages mal écrits, servis par des acteurs à côté de la plaque et des tentatives d’humour potache, qui fait honte à la franchise et (selon la fin, plusieurs ayant été tournées) rend caduc son propre univers. Je tâche régulièrement de me convaincre que ce dernier opus n’a jamais existé, mais à mon grand désarroi, c’est son réalisateur qui, deux ans plus tard, prend les rênes d’une série télévisée sur le personnage.

La médiocrité du troisième volet et de l’unique saison (douze épisodes) de la série est un peu paradoxale, puisque le même David S. Goyer fut scénariste ou coscénariste des premiers films, infiniment mieux maîtrisés, et qu’il a également montré un véritable talent à quelques occasions. Goyer étant à l’origine de chefs-d’œuvre comme Dark City, de scénarios convenables ou oubliables comme The Crow: City of Angels ou Batman Begins, ou de navets comme Terminator: Dark Fate ou Jumper, je me garderais bien d’essayer de comprendre les raisons d’une telle inconstance.

Apparemment envisagée dès les années qui suivirent le premier opus, avec le retour de son acteur principal dans un rôle qui lui était désormais indissociable, cette continuation se fit pourtant attendre quelques années et ce fut seulement après l’échec critique et commercial de Trinity que la série fut diffusée. Wesley Snipes ayant finalement refusé de participer au projet (à la suite de conflits juridiques avec la production), c’est Kirk Jones, crédité sous son pseudonyme de rappeur Sticky Fingaz, qui reprit le rôle.

Balayons le scénario de cette première et unique saison. Promis, ce ne sera pas long : il n’y a pas matière à s’étendre. Blade, comme à son habitude en pleine chasse aux vampires, en Russie cette fois (dans une scène d’introduction étrangement semblable à l’ouverture du deuxième film, et comme on le verra plus bas, qui n’est pas la seule suspecte similarité avec les longs métrages), est orienté dans sa traque vers Detroit. Là-bas, épaulé par Shen, son nouveau bras droit et technicien, artificier, concierge et j’en passe (rôle bien éculé depuis Abraham Whistler joué par le regretté Kris Kristofferson ou même le sournois Scud par Norman Reedus), il trouvera comme antagoniste Marcus Van Skiver (interprété par un Neil Jackson assez peu inspiré), mondain richissime et philanthrope, néanmoins vampire de la maison de Cthon (une bonne piste du récit, la structure des « maisons » vampiriques n’ayant jusqu’alors guère été explorées au travers des films). Il se fera comme alliée (et appât régulier) Krista Starr, vétéran de la guerre du Golfe, qui bientôt deviendra à son corps défendant elle-même vampire, créée par Van Skiver et ainsi liée à lui, contrainte ainsi à un constant double jeu. On découvrira que Van Skiver, turned blood (vampire créé, par opposition aux pure blood, nés vampires, dichotomie récurrente dans la franchise), cherche, officiellement, à mettre au point un remède aux faiblesses inhérentes à sa race (soleil, ail, argent), en réalité à développer secrètement un virus touchant spécifiquement les sangs purs, afin de les éliminer. Un jeune vampire arriviste prêt à tout pour dépasser la malédiction de sa condition et s’élever dans la hiérarchie des morts-vivants, gardons-le en tête, ça devrait nous rappeler quelque chose.

Il n’est pas nécessaire ici de trop s’attarder sur le maigre reste du scénario. Certes, on ajoutera un agent du FBI désabusé flairant le complot vampirique et n’ayant rien à perdre, un conflit de pouvoir entre Krista et Chase, la précédente favorite de Van Skiver, quelques interactions politiques entre maisons vampiriques qui nous en disent un peu plus sur l’organisation de cette société (toujours une bonne idée, même si les chefs de meute de ces antiques institutions se révèlent traités comme des mafieux de comédie ou des mystiques de pacotille), ou quelques apparitions du passé de Blade venu le hanter (passé, qui, remarquons-le, constitue une réécriture des événements décrits dans les longs métrages, ce qui n’est pas sans surprendre de la part d’un scénariste commun dans le cadre d’œuvres qui se veulent appartenir à un même canon, la série étant censée se dérouler après les événements de Trinity).

On entrevoit dès lors un premier problème fondamental de ce synopsis : celui-ci décrit un – relativement – jeune vampire arriviste cherchant à renverser l’ordre établi en trouvant le remède aux faiblesses des vampires et s’élever au rang des anciens. Van Skiver est donc la redite exacte de Deacon Frost, antagoniste du premier opus (et du comics, dès 1973), moins bien interprété. Allons plus loin : le personnage de l’alliée de Blade changée en vampire malgré elle était déjà présent dans le premier volume (ainsi d’ailleurs que les conflits de maîtresses pour les faveurs du vampire dominant), et, d’une certaine façon, dans le troisième, même si ça n’avait aucun sens (au travers du personnage d’Hannibal King). Blade: The Series est, fondamentalement, Blade en moins bien écrit. Ici, le méchant de l’affaire cherche à dépasser les limites vampiriques par un vaccin. Dans Blade, il s’agissait d’une prophétie surnaturelle tirée de vieux manuscrits, strictement dans les mêmes conditions. Dans Blade II, de manipulations génétiques qui tournent mal, dans un but identique. Dans Blade: Trinity, d’utiliser le sang du vampire originel après l’avoir éveillé, toujours avec le même objectif. Pas de doute : c’est la quatrième fois que David S. Goyer nous raconte la même histoire, cette fois avec moins de moyens, sans casting, sans un bon réalisateur.

Un scénario simple n’est pas un écueil quand il est bien emballé, mais, dans celui-là, au-delà même de sa redondance, il n’y a pas grand-chose pour détourner l’attention d’une trop pauvre trame narrative. L’univers décrit est en effet bancal et maladroit. Son problème principal est le sempiternel travers de la mauvaise conspiration. Si, c’est une situation classique, on nous vend l’idée d’une société vampirique occulte, tirant les ficelles et contrôlant la société humaine depuis l’ombre et depuis des siècles, ce qui nous est factuellement montré est un univers où les familiers vampiriques semblent plus nombreux que les citoyens ignorants, et où la proportion d’individus au courant de la machination est écrasante. J’en profite pour renvoyer à la très sérieuse équation de David Robert Grimes (2016), qui montre efficacement qu’une conspiration à cette échelle aurait une durée de vie parfaitement dérisoire. Et encore, Grimes, dans son équation, n’envisage pas, pour des raisons évidentes de déontologie scientifique, la situation où des monceaux de cadavres vidés de leur sang sont laissés dans les rues, ce qui est ici monnaie courante (ce qui implique un problème de discrétion ou de reproduction excessive des vampires, au choix). Ce qu’il perd en crédibilité, le scénario gagne (malheureusement) en facilité (paresse ?) d’écriture. Cela nous confronte à quelques situations irritantes, comme celle d’un internet magique, qui, à l’aide du premier moteur de recherche venu, vous donne, à la requête image « glyph », une page d’illustration des symboles secrets de reconnaissances des familiers vampiriques ; ou la présence d’un érudit reclus (mais dont visiblement l’adresse est dans l’annuaire), sachant tout des vampires et prêt à partager ses connaissances avec le premier venu, avant de disparaître totalement du scénario, son rôle rempli (Pourquoi ? Comment ? Ne voudriez pas songer à faire une déclaration publique ou publier un article, cher monsieur, même sans peer reviewing ?). Les mécanismes du vampirisme même semblent un peu flous aux scénaristes, ce qui pose vite un problème quand il s’agit de la trame de fond de votre monde. Certes, les questions d’écologie du vampire n’ont jamais cherché à être bien précises dans cette fiction (notamment au sujet de la transmission du vampirisme), mais la scène impliquant des électrocardiogrammes sur des morts-vivants m’a laissé entre perplexité et moquerie. Quelques éléments, pourtant, auraient pu avoir un intérêt s’ils avaient été développés, comme le phénomène de circulation d’une drogue créée à partir de cendres de vampire qui émule leur condition chez le consommateur humain. En définitive, cet élément narratif, qui disparaît au second épisode, une fois son rôle accompli, n’est présent que pour justifier la motivation du personnage de Krista, cherchant à découvrir l’assassin de son frère. Parce que, visiblement, quand on révèle à quelqu’un qu’il est tout en bas de la chaîne alimentaire et que son espèce est manipulée par des prédateurs assoiffés de sang depuis l’Antiquité, ce n’est pas suffisant pour vous pousser à vous lever le matin. Il faut absolument que vous soyez personnellement concerné pour daigner sortir une arme, ou au moins émettre une objection polie.

Sans surprise, ce scénario déjà creux est desservi plus encore par des personnages terriblement mal écrits et, dans le même temps, des acteurs médiocres, que ce soit faute de talent, de direction de jeu ou de matériau avec lesquels façonner leur rôle.

Il paraît inévitable de commencer par l’éponyme de la franchise.

Il n’est certes pas aisé de chausser des bottes précédemment portées par Wesley Snipes. Il s’agit d’un acteur assez compétent, extrêmement charismatique et qui, surtout, s’était parfaitement approprié le rôle d’Eric « Blade » Brooks, au point de véritablement le créer (dans son avatar cinématographique du moins). Qui plus est, sa formation poussée en arts martiaux lui donne, dans ses rôles d’action, aussi bien une aisance dans les scènes de combat qu’une prestance physique, par sa gestuelle et la souplesse de ses mouvements. Kirk « Sticky Fingaz » Jones n’est manifestement pas à la hauteur. Son plus grand péché est sans doute de chercher à faire du Wesley Snipes, sans vraiment réussir. Là où l’un dégage une aura de menace et de violence contenue derrière une austère taciturnité, l’autre manifeste plutôt une attitude de poseur vaguement arrogant qui cherche à en imposer par des répliques sans appel, mais pas nécessairement pertinentes, voire adopte une brusquerie souvent injustifiée en toute circonstance, y compris envers ses alliés. Somme toute, face au charisme monolithique de l’un, l’autre n’est guère plus qu’un authentique connard déplaisant et ronchon. Ce n’est certainement pas atténué par des effets spéciaux assez fauchés et mauvais (même pour l’époque), parmi lesquels les prothèses de canines des acteurs, qu’aucun ne semble vraiment porter confortablement et qui ont pour résultat une race vampirique universellement affligée de défaut d’élocution.

Outre la question du caractère de Blade, Sticky Fingaz, comme on l’a vu, n’a visiblement pas les compétences sportives et martiales de son prédécesseur (et la production n’a sans doute pas les moyens pour de la chorégraphie de cascades bien aboutie). Il en résulte, dans l’ensemble de la série, des combats poussifs et franchement peu crédibles, plus proches des galipettes approximatives de Buffyque des prouesses aériennes de Bruce Lee. Corollaire frustrant et un peu hors personnage (conséquence de l’écriture plutôt que des moyens techniques), Blade passe son temps à se faire casser la gueule, y compris par des sous-fifres. Il était jusqu’alors à peu près tacitement admis que peu d’adversaires peuvent s’opposer efficacement à Blade, doté de « toutes les forces des vampires, aucune de leurs faiblesses », et dressé à tuer ses demi-congénères presque depuis l’enfance. Les vampires sur sa route étaient avant tout des justifications pour des scènes de combat dynamiques et intenses à l’issue sans grand suspens, et pour abattre Blade, il était nécessaire de recourir à la ruse, la surprise ou de lui confronter un ennemi plus redoutable qu’un buveur de sang standard (Deacon Frost après son apothéose dans Blade, Jared Nomak au pinacle de l’évolution vampirique dans Blade II, le vampire originel dans Trinity). Dans The Series, chaque affrontement devient un vulgaire combat de sortie de bar d’égal à égal, assez peu spectaculaire de la part de qui est, rappelons-le, un superhéros de l’univers Marvel. Or je ne suis pas certain de comprendre l’intérêt d’une telle castration du protagoniste. Cela ne le rend en rien plus humain (ceci est infirmé par son attitude générale, assez proche du fanatisme et de la psychopathie), cela n’augmente pas l’intensité de la menace de ses adversaires (la hiérarchie entre menu fretin anonyme et vampires puissants étant bien présente) et cela ne semble pas apporter de dynamique quelconque à la narration.

Si Blade, personnage bon gré mal gré central, sort donc largement affadi de sa propre histoire, le casting secondaire ne place pas la barre beaucoup plus haut. Je ne reviendrai pas sur la piètre performance des acteurs, j’en ignore les raisons profondes (comme mentionné plus haut, la frontière entre manque de compétence du comédien, du réalisateur et du script est souvent ténue), mais plutôt sur l’écriture de leurs personnages. Tous, sans exception, sont médiocres, peu intéressants car peu développés, réduits à leur simple fonction dans le déroulé de l’histoire. Ils en sont invariablement caricaturaux et ennuyeux. Marcus Van Skiver, l’antagoniste, est une parodie de génie du mal arrogant et froid, dont les seules caractéristiques notables sont d’être riche et ambitieux. Krista Starr, qui manque de peu de faire office de personnage principal, est une mauvaise figure de femme forte, beaucoup trop sûre d’elle malgré des marques permanentes d’incompétence dont le scénariste ne semble pas prendre conscience. Son rôle consiste fondamentalement à brandir son arme de service sous le nez du premier venu et à être filmée sous la douche. Comme Julia Sowinski dans ma précédente chronique sur Shadows of New York, elle n’est protagoniste que parce qu’on nous l’affirme, sans que rien, dans son comportement, ses qualités ou le scénario, vienne le confirmer. Le synopsis impose ses personnages, sans considération pour la cohérence de l’un avec les autres. C’est d’autant plus artificiel que même au niveau des événements, au-delà d’un quelconque sous-texte, le hiatus se fait sentir : réflexion faite, rien, à part la volonté de forcer dans l’action un personnage féminin aux côtés de Blade, ne justifie sa transformation imposée en vampire, et donc son rôle dans l’intrigue. Shen, s’il montre un certain potentiel inexploité (il me paraît être le seul à avoir des motivations diverses et une variation d’attitude, même si ce n’est aucunement développé), est relégué à la position de sidekick voir de comic relief ; Chase est une intrigante ambitieuse et sadique monodimensionnelle ; Boone, personnage secondaire du début de la saison, un salopard caricatural vicieux et vénal ; Collins un cliché d’agent fédéral obsédé par son cas parce qu’ayant tout perdu, déjà vu dans des centaines de films ; et même la meute de vampires issue de la jeunesse de Blade est faite de silhouettes sans grande profondeur qui frisent le ridicule à force de trop en faire.

En conséquence, à l’issue de cette première saison (illustrant la naïveté des créateurs visiblement sûrs de s’être assuré le financement d’une seconde), l’obligatoire cliffhanger final laisse le spectateur désintéressé et indifférent, puisqu’il implique la menace d’un personnage creux envers un personnage vide. Des adjectifs qui font office de synthèse un peu amère de cette œuvre.


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