Collectif. Nosferatu à Venise. 1988

Paris Catalano, spécialiste des vampires, est appelé à Venise par Heliena Canins, héritière d’une très ancienne lignée de la ville. Dans les profondeurs de la demeure de famille se trouve un tombeau cerclé de fer, dont qui semble remonter au XVIIIe siècle. C’est justement à cette époque là que Nosferatu, après avoir semé la terreur et la peste dans la ville, aurait disparu. Se pourrait-il que ce soit là sa dernière sépulture ? Catalano ne semble pas partager la théorie de la jeune femme : pour lui, Nosferatu a disparu après sa fuite de Venise, lors d’un naufrage près de la côte. Mais la curiosité d’Heliena est la plus forte : contre l’avis de tous, elle se décide à organiser une séance de spiritisme et à appeler le vampire.

S’il est des films à la genèse compliquée, Nosferatu à Venise est assurément de ceux-là. Imaginé par le producteur Augusto Caminito après le succès du Nosferatu de Werner Herzog, ce film avait pour vocation d’en être une suite officieuse. Dans un premier temps, deux réalisateurs, Maurizio Lucidi et Pasquale Squitieri, se succèdent à la tête du métrage, avant même que le premier vrai tour de caméra n’ait lieu. Par la suite, la personnalité de Kinski, destiné à reprendre le rôle-titre, va bouleverser le parcours du film. L’acteur refuse d’emblée de reprendre le maquillage et le costume d’origine, préférant figurer le vampire sans artifice, en-dehors des canines. Ses accès de colères réguliers, et son refus de se soumettre aux demandes des réalisateurs est responsable de la défection de Mario Caiano, qui avait pris la suite de ses deux prédécesseurs. C’est finalement le producteur lui-même, Augusto Caminito, qui prend en main la réalisation, secondé par Luigi Cozzi (réalisateur de Starcrash : Le Choc des étoiles). Dans sa biographie, Kinski revendique également la direction de certaines scènes. Le scénario est quant à lui une création d’Alberto Alfieri et Augusto Caminito.

En-dehors du nom du personnage (et de l’acteur), difficile de trouver une filiation logique avec le long-métrage d’Herzog. Les deux incarnations de Nosferatu sont très différentes, seules les crocs du vampire venant assurer un semblant de continuité. Les aléas du tournage et les changements de personnes incessants aboutissent à un film bancal, qui voit certains personnages principaux sortir abruptement de l’intrigue (Heliena), alors que des personnages plus mineurs prennent de l’importance (Maria). La présence au casting d’autres acteurs de premier plan comme Donald Pleasance et Christopher Plummer ne parviennent pas à compenser les faiblesses de l’ensemble. Pour autant, tout n’est pas à jeter, loin s’en faut, dans le film. Certaines scènes, à l’image de l’arrivée de Plummer à Venise, ne manquent pas de panache. Les scènes avec Pleasance, qui campe le confesseur de la matriarche Canins, sont également réussies, même si l’acteur apparaît relativement peu à l’écran. On pourrait également citer les déambulations de Kinski dans une Venise matinale et brumeuse. La musique de Vangelis, ce dernier puisant dans son album The Mask pour un résultat que ne renierait pas Goblins, est également de très bonne tenue. Plummer retrouvera le rôle d’un chasseur de vampire en incarnant Van Helsing dans  Dracula 2000 (Patrick Lussier, 2000), Pleasance jouera également un chasseur de vampire dans le segment The Vampires du film à sketch le Club des Monstres (Roy Ward Baker, 1981).

Le folklore vampire dans le film est relativement riche, et sur certains aspects se détache des poncifs habituels. Le rôle de Plummer lui offre de servir les explications quant à l’origine des vampires, le spécialiste citant des raisons telles que la filiation avec des parents illégitimes, être le fils de sorcier ou de sorcière, le suicide, ou encore être le descendant d’un vampire. Quant il s’agit de s’opposer à la créature, des scènes successives démontrent que ni les crucifix ni les armes à feu ne fonctionnent. En effet, toujours d’après Plummer, seul le mercure est en mesure de tuer un vampire. Pour ce dernier, il y a également la possibilité de trouver enfin la mort au moment où il consomme une union consentie avec une femme vierge. Nosferatu possède également plusieurs pouvoirs, comme celui de prendre l’apparence d’autrui, de guérir immédiatement de ses blessures. Enfin, dans l’idée qu’Heliena possède un lien avec son aïeule (un lien que perçoit Nosferatu lors des invocations de la spirite), on flirte avec le trope, rendu célèbre par Coppola, de la réincarnation de l’amour perdu du vampire. Difficile de ne pas parler, enfin, du clin d’œil représenté par le nom de la famille d’Heliena, Canins (canines).

Reste, également, le plaisir de pouvoir explorer Venise sous le couvert d’une histoire de vampire. La décadence de la Sérénissime, le poids de la décrépitude que la caméra met plusieurs fois en valeur (jusqu’à son final sur l’île du Lazaretto Nuovo, qui accueillit les pestiférés durant les épidémies des XVe et XVIe siècle), les lieux semblent épouser l’image du vampire corrupteur. Le côté labyrinthique des calle de la ville, la présence omniprésente des canaux, les faux semblants (dont le carnaval est la matérialisation la plus évidente), la ville s’impose au fil des scènes comme l’un des personnages majeurs de l’histoire.

S’il manque souvent de cohérence et d’homogénéité, Nosferatu à Venise n’en est pas moins un film intéressant. Alors que le film d’Herzog reprenait celui de Murnau en y ajoutant sa patte, cette suite contribue à donner au personnage une vraie différenciation vis à vis de Dracula (dont il est à l’origine une itération qui ne dit pas son nom). Captivant, le film l’est aussi par Kinski, qui crève l’écran et nimbe chacune de ses apparitions d’un mélange de perversion et de langueur. Le documentaire en bonus du film, Creation is Violent – Anecdotes From Kinski’s Final Years, donne toute la mesure du poids de ce dernier sur le tournage et la genèse du film, tout en s’intéressant également à ses films précédents et suivants. Les interventions de certains des intervenants tendent à expliquer – même si parfois en filigrane – certains revirement du scénario, Kinski ayant des comportements violents envers l’ensemble de l’équipe. Les scènes ou Kinski s’attaque à ses jeunes victimes, entre douceur – pour Helietta – et fureur prédatrice – quand il s’agit de la jeune blonde qu’il attaque dans les rues – engendre un malaise dans l’esprit du spectateur, à la lumière de ce qu’ont vécu les intervenants lors du tournage.

Informations complémentaires : la copie qui a servi à cette chronique est celle de l’édition Blu-ray chez Severin Films. Elle propose les pistes sons anglaises et italiennes, ainsi que des sous-titres anglais.

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