Dracula, Carmilla et Ruthven… rejoignent la Pléiade

La bibliothèque de la Pléiade est une des collections les plus mythiques de l’édition française. Si certains auteurs qui ont eu l’occasion de se pencher sur la figure du vampire ont déjà pu être publiés en son sein, comme Coleridge, Byron, Keats et Kipling (au sein de l’Anthologie bilingue de la poésie anglaise), aucun des textes fondateurs du vampire de fiction n’avait fait son chemin jusqu’aux célèbres pages de papier bible.

Pour autant, cela fait plusieurs années maintenant que La Pléiade s’ouvre à la littérature de genre. Jules Verne y est présent depuis 2012, à travers quatre recueils qui constituent son intégrale. Le roman gothique y a été intronisé en 2014, au sein d’une anthologie regroupant notamment le Frankenstein de Mary Shelley, Le Moine de Matthew Gregory Lewis ou encore Le château d’Otrante d’Horace Walpole. Jane Austen (dont L’Abbaye de Northanger est parfois vue comme une des prémices de la bit-lit) y est également représentée, à travers deux intégrales publiées respectivement en 2000 et 2013.

Il y a quelques semaines, on apprenait via Twitter, et le compte d’Alain Morvan (déjà maître d’oeuvre de l’opus consacré aux romans gothiques), que se préparait pour 2019 un recueil du même tonneau, orienté autour de la figure du vampire. Le volume sortira en avril 2019, et proposera de nouvelles traductions des ouvrages suivants : Dracula de Bram Stoker, Le Vampire de John Polidori, Carmilla de John Sheridan Le Fanu et Le Sang du Vampire de Florence Marryat. On y trouvera également des textes plus courts et des poésies qui ont été des jalons dans l’histoire du vampire littéraire, comme Christabel de Coleridge, Un Fragment de Lord Byron (celui qui a servi de point de départ au roman de Polidori), L’invité de Dracula (de Stoker), et des extraits de Thalaba le Destructeur de Southey et du Giaour de Byron. Le tout complété d’un appareil critique à la mesure de ce qu’intègre habituellement la maison d’édition à ce type d’ouvrage. Le livre portera le numéro 638 au sein de la collection.

La Pléiade propose en guise de mise en bouche la prière d’insérer suivante. Elle présente dans le contexte de l’émergence du vampire littéraire chacun des textes qui seront présents dans l’anthologie :

Au cours de l’été 1816 à la villa Diodati, au bord du Léman, Mary Shelley n’est pas la seule à engendrer une créature de papier monstrueuse. Le médecin de Lord Byron, Polidori, qui participe également au concours d’histoires macabres organisé par son employeur, fait entrer le vampire en littérature. Le Vampire est un texte fondateur qui apporte l’impulsion décisive permettant au genre gothique de donner naissance à l’une de ses modalités les plus spectaculaires : la littérature vampirique. Avant Polidori, le vampire était un vulgaire revenant cantonné à la tradition folklorique et aux récits légendaires. En faisant de lui un personnage éminemment byronien — aristocratique, désenchanté, séduisant, ténébreux —, il invente une figure canonique qui continue d’essaimer aujourd’hui.

Depuis le début du xixe siècle, la littérature britannique palpitait au rythme de pulsions sanguinaires. Avec la relation ambiguë mais cruellement prédatrice qui unit la très destructrice Géraldine à l’héroïne éponyme de Christabel (1797 et 1800), Coleridge a préparé les sensibilités à une mise en discours explicite de la morsure infligée par un revenant. Robert Southey, dans un épisode de Thalaba (1801), puis Byron, à la faveur d’un passage du Giaour (1813), ont l’un et l’autre franchi un pas symbolique crucial en utilisant non seulement le concept mais le terme de « vampire ». Christabel fait l’ouverture de ce volume, où l’on trouvera en appendice des extraits des deux poèmes séminaux de Southey et Byron.

Un autre jalon est posé par Sheridan Le Fanu et Carmilla (1872). Ouvertement saphique, cette nouvelle met en scène un vampire femelle qui envoûte sa proie. La séduction est, littéralement, effrayante, et la prédation létale fait écho aux pulsions sexuelles refoulées de la victime. Un autre écrivain irlandais, Bram Stoker, saura s’en souvenir vingt-cinq ans plus tard. On ne présente plus sa création, le comte Dracula, ce grand saigneur. Reste que les adaptations cinématographiques se sont par trop éloignées de l’œuvre originelle, et qu’il est bon de revenir au texte de Stoker pour saisir tout ce que son roman a de subversif. Dans Dracula (1897), projection des ténèbres de notre propre nature, la vie et la mort tissent un entrelacs lugubre, et la répulsion et le désir s’entremêlent. Quelques mois plus tard, Florence Marryat publie Le Sang du vampire et propose une variante féminine et insolite du mythe. Née sous le coup d’une malédiction héréditaire, Harriet Brandt, métisse originaire des Antilles, est douée d’une propension fatale à faire du mal à ceux dont elle s’entiche, et c’est avec gourmandise qu’elle apprécie ses semblables. Autour d’elle, les êtres qui succombent à son charme exotique finissent par succomber tout court, tant ses cajoleries ou ses étreintes épuisent leur vitalité et se révèlent mortelles. Par un glissement sémantique, la jeune fille innocente en mal d’affection vampirise ses proches, et pour ce faire n’a même pas besoin de faire couler le sang.

 

Dracula, Carmilla et Ruthven... rejoignent la Pléiade

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