Gondrand, Fabienne. Entretien avec la traductrice de Dracula et Frankenstein (Gallmeister)

jacoby-genie-ordinaire Gondrand, Fabienne. Entretien avec la traductrice de Dracula et Frankenstein (Gallmeister) Vous débutez dans la traduction en 2011, avec Un génie ordinaire de M. Ann Jacoby. Un roman davantage ancré dans la littérature générale. A priori, la traduction n’est pas votre cursus original, qui est plus relié au cinéma. Qu’est-ce qui vous a amenée là ?

J’ai un double cursus études de cinéma/études d’anglais LCE (Langues et Civilisations Étrangères), que j’ai menées de front, entre la France, l’Angleterre et les États-Unis. La traduction a toujours eu une place de choix dans l’étude que j’ai faite de la littérature anglophone. Il est vrai que je suis arrivée professionnellement à la traduction – de scénarios d’abord, puis de textes littéraires –, par le biais du cinéma.

Après quelques années, on voit la littérature policière prendre davantage de place dans votre production. Notamment des textes de Lincoln Child, mais aussi d’Agatha Christie, à partir de 2020. Compte tenu de l’âge des textes, comment abordez-vous ce type de traduction ? Comment composez-vous avec les traductions déjà existantes de ces textes ? Est-ce un renfort plus qu’appréciable ou au contraire cherchez-vous à vous distancer de vos prédécesseurs ?

J’ai toujours eu un grand appétit pour la littérature policière. Je termine actuellement ma quatrième traduction d’un polar de l’Écossais Ian Rankin, et toujours avec le même plaisir.

Pour ce qui est d’Agatha Christie, j’ai traduit des nouvelles inédites, qui n’avaient jamais été publiées en langue française. À ne pas confondre avec mes traductions de Sophie Hannah (Meurtres à Kingfisher Hill, La Mort frappe aussi les Gens heureux, Le dernier Mort de l’Année), autrice britannique contemporaine qui reprend le personnage d’Hercule Poirot avec l’autorisation des ayants-droits d’Agatha Christie.

Ma traduction la plus ancienne d’Agatha Christie, la nouvelle intitulée « La Femme du Qénite », a été publiée dans une revue australienne en 1922. Dans tous les cas cités, il n’y avait pas d’antécédents de traduction, donc la question d’hypothétiques prédécesseurs ne s’est pas posée.

villareal-vampire Gondrand, Fabienne. Entretien avec la traductrice de Dracula et Frankenstein (Gallmeister) En 2021, vous traduisez A People’s History of the Vampire Uprising de Raymond A. Villareal, un texte qui mêle enquête policière et post-apo. Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur ce projet ? La figure du vampire était-elle déjà une chose avec laquelle vous étiez familière ?

J’ai en tant que lectrice et spectatrice de cinéma une grande affection pour la figure du vampire. Ce depuis toujours. Figure romantique, plastique, protéiforme, picturale, littéraire, cinématographique, vulnérable, onirique et cauchemardesque, qui convoque et s’adapte à tous les genres, toutes les époques et toutes les problématiques. Quand les éditions Pygmalion m’ont proposé ce texte, je n’ai pas hésité. C’était en 2021. J’étais loin de me douter que Dracula se profilait à l’horizon.

gallmeister-dracula-frankenstein Gondrand, Fabienne. Entretien avec la traductrice de Dracula et Frankenstein (Gallmeister) En 2026, vous traduisez coup sur coup le Dracula de Bram Stoker et le Frankenstein de Mary Shelley, pour le compte des éditions Gallmeister. C’est votre première incursion dans la littérature du XIXe siècle, si je ne m’abuse ?

Mon travail sur Dracula a démarré au printemps 2023. Celui sur Frankenstein a suivi un peu moins de deux ans plus tard. J’étais à l’initiative des deux titres, après discussion et concertation avec Oliver Gallmeister. C’est Mathilde Gallmeister, responsable de la collection Litera, qui a eu l’idée de les rassembler en un coffret. Je trouve ce choix tout à fait pertinent et réjouissant, dans la continuité et la logique de mes choix de traductrice. Ces deux textes sont en effet ma première incursion dans la littérature classique.

Avec ces deux livres, on est face à des œuvres qui ont déjà un long parcours de traduction en langue française. Pour Dracula, on côtoie ainsi le moins bon (la première traduction, par les sœurs Paul-Margueritte), et une volonté de coller au plus près du contenu original (Alain Morvan). Quel est votre rapport à vos prédécesseurs sur ces textes ?

Mon rapport avec les traductions précédentes est fort heureusement inexistant. J’ai lu ces deux textes tôt en anglais, une première fois à l’adolescence, puis de nouveau à l’université. J’ai la chance de ne pas avoir en tête de référence(s) de ces textes en français – et donc rien qui ne puisse faire interférence.

Pour ce qui est du travail de traduction – la ligne éditoriale des éditions Gallmeister en général, et de sa collection Litera en particulier étant de rester fidèle à l’original – je suis restée au plus près des textes, que j’ai traduits dans la version des éditions Oxford World’s Classics (dont je salue les formidables notes !).

Pour l’un comme l’un pour l’autre, avez-vous en tête des passages ou des personnages qui vous ont posé problème, ou vous ont demandé tout du moins de ruser. Je pense notamment à des points de friction connus comme la maitrise de la langue anglaise de Van Helsing, ou l’apprentissage de la langue par la créature de Frankenstein ?

Van Helsing demande en effet une attention particulière. L’anglais n’est pas sa langue maternelle, et il la maîtrise plus ou moins bien selon le personnage qui rapporte ses propos. Ces variations de niveau de langue se rajoutaient au défi de trouver sa voix propre, par le truchement de constructions syntaxiques et grammaticales tout à fait jubilatoires. J’ai eu recours à des constructions de phrases davantage germaniques pour rendre compte des origines linguistiques du personnage.

Selon vous, qu’est-ce qui rend ces deux romans aussi majeurs encore aujourd’hui ? Comment expliquer qu’ils paraissent encore en phase avec les questionnements qui agitent nos sociétés, même en 2026 ?

Ces deux œuvres ont une forme hors norme – deux romans épistolaires proposant un emboîtement de sources (dispositif encore plus marqué dans Dracula) qui multiplient les voix et les pistes de deux histoires qui se transforment en enquête puis en traque.
Ces deux œuvres proposent un ‘méchant’ hors norme. Tout le génie de Bram Stoker, qui s’appuie avec érudition sur ce que la littérature a déjà imaginé autour de la figure du vampire, c’est de nommer le mal : Dracula, comte de son état. Tout le génie de Mary Shelley, c’est de nommer son Prométhée, et de lui donner une progéniture si horrifique qu’elle en éclipse son créateur. On prend souvent Frankenstein pour le monstre et Victor s’efface devant la puissance de sa funeste création.

Avec ces deux noms, Frankenstein, Dracula, on est de plain-pied dans deux récits protéiformes qui nous interrogent sur la responsabilité, la paternité, les fondements de notre humanité commune (chez Mary Shelley) et sur la tension entre tradition et modernité, la place de la religion, la nécessité de la science, et sur ce qui fait récit (les livres, les écrits, les traces chez Bram Stoker).

Les deux créatures recèlent les inquiétudes et les maux de notre société – peur de l’étranger, peur de l’autre, peur de l’épidémie et de la contamination, peur de la bascule, de l’effondrement du remplacement, peur de la perte de repères. Autant de thèmes plus que jamais d’actualité.

Et puis pour ce qui est du plaisir pur de la lecture, ce sont là des histoires où l’épouvante tourne à plein, et ça marche, ça fait peur, c’est jouissif !

Publiez ces deux textes dos à dos, c’était une évidence ?

Pour moi oui. Parce qu’ils l’avaient été en tant que lectrice. J’ai d’abord lu Dracula, qui m’a amenée à lire Frankenstein. Les deux se répondent merveilleusement bien. Ces deux chefs-d’œuvre dans un même coffret (agrémenté chacun d’une préface de Denis Mellier), c’est le mariage littéraire rêvé de monstres qui dialoguent à travers les âges jusqu’à nous, aujourd’hui, en 2026.

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