Quelle que soit sa situation au début de l’histoire, la morsure d’une créature de la nuit va faire basculer le destin de votre personnage. C’est là que va débuter la chronique de son existence, qui s’achèvera plusieurs centaines d’années plus tard. Entre les deux, le passage du temps fera son office, et les capacités, ressources et contacts (mortels ou non) du personnage ne cesseront de se renouveler. Car si la mémoire des vampires est limitée, ils demeurent, comme les êtres humains, la synthèse de leurs expériences vécues.
J’ai découvert l’existence de Thousand Year Old Vampire (le titre VO de Chroniques d’un Vampire Millénaire) peu après la première publication de Vampirologie. Le livre n’est ainsi pas listé dans mes conseils de jeux de rôles pour la première édition, mais il s’y invite lors de la ressortie en poche. Entre-temps, en effet, j’ai eu l’occasion de tester un peu le projet de Tim Hutchings, et réalisé le potentiel et l’intérêt d’une œuvre de ce type pour l’amateur de fiction vampirique. Chroniques d’un Vampire Millénaire est également ma première rencontre avec le jeu de rôle solo, particulièrement ceux fonctionnant sur le mode de l’écriture d’un journal, le journaling. Aux confins du jeu de rôle, du livre dont vous êtes le héros et de l’exercice rédactionnel sous contrainte, ce que propose l’ouvrage avait tout pour me faire saliver.
Le vampire débute ainsi son existence en étant ancré dans sa vie humaine : ses ressources, capacités et ses relations vont en témoigner. Ce sont les caractéristiques du personnage. Le parcours du temps, et les événements auxquels sa condition vont le confronter, seront moteurs de son évolution. Les années passent, les dangers et interactions s’additionnent, le vampire sera contraint de dire adieu aux mortels qui furent proches de lui, avoir maille à partir avec ses pairs, et perdre (ou gagner) des ressources et savoirs. Ces éléments, c’est son vécu qui va le pousser à les modifier. Muni de deux dés, le joueur va en effet donner au hasard le soin de lui faire parcourir une liste ordonnée d’ébauches d’expériences. Plus les jets voient progresser le joueur vers la fin de la liste, plus son trépas est inéluctable. Mais le destin est facétieux, et le hasard peut aussi reculer le joueur dans l’index des prompts, comme les nomme le jeu. L’auteur a bien fait les choses : si un nombre revient plusieurs fois, d’autres options s’offrent au joueur. À partir de ces bribes d’événements, celui-ci va devoir répondre à des questions, mettre en perspective ses relations, ressources et expériences, de façon à poursuivre son existence. Chaque confrontation à un prompt demande de rédiger un paragraphe détaillant ce qui se passe. Mais attention : la place est limitée, et le vampire a une mémoire finie. Ponctuellement, le joueur doit ainsi faire le choix d’effacer des pans entiers de son parcours, pour laisser de nouveaux souvenirs s’imprimer en lui.
Pour peu qu’on aime les exercices d’écriture, Chroniques d’un Vampire Millénaire propose une modalité de jeu vraiment passionnante. Le système parvient avec simplicité et pertinence à traduire l’existence d’une créature de la nuit, principalement son rapport au temps qui passe. Ce n’est pour autant pas un jeu facile : les choix moraux sont nombreux et sous-tendent le destin de (non —) vie du personnage. Dans le même temps, le jeu regorge d’idées pour secouer l’imagination de l’amateur de fiction vampirique.
Si le livre propose des exemples qui puisent dans les codes d’un Dracula, le mode de jeu fait aussi penser à Anne Rice et à ses chroniques d’un vampire, à travers l’omniprésence de vampires couchant sur papier ce qu’ils vivent. Pour autant, l’auteur annonce lui-même dans les règles ne pas restreindre le joueur sur le type de créature qu’il va personnifier. Après tout, les marques (ce qui différencie le protagoniste du reste des mortels) sont pensées comme des prompts, laissant là encore au joueur la possibilité d’opter pour des choix originaux. Sur le principe, rien n’empêcherait donc d’incarner un vampire psychique, par exemple.
Chroniques d’un Vampire Millénaire est un jeu comme nul autre, à conseiller autant aux amateurs d’exercices d’écritures, de fiction vampirique, voire pour ceux qui aimeraient tester le jeu de rôle solo, dont c’est un des représentants les plus remarquables. En Vo comme en VF, l’objet est superbe, un soin particulier ayant été apporté à la mise en page et à la qualité du papier.


