Bonjour, Thierry Murat. Pouvez-vous vous présenter pour les internautes de Vampirisme.com ?

Je suis un misanthrope qui aime les gens.
Ne reste que l’aube est votre 10e album BD, le premier à convoquer la figure du vampire. Pouvez-vous nous expliquer la genèse de ce projet ?

C’est un peu le livre ultime pour moi. J’ai voulu pousser assez loin (trop ?) ma répulsion pour l’humanité et ses errements incessants, cette humanité qui se donne bonne conscience en permanence… C’est un livre assez nietzschéen, finalement. Un livre qui ne s’encombre pas du bien et du mal. C’est le livre que j’avais envie de faire depuis longtemps, à l’opposé de la moraline qu’on nous sert aujourd’hui à toutes les sauces dans bon nombre de littérature contemporaine et en bande dessinée également. La nouvelle dictature du « camp du bien » me fait flipper.
Votre personnage d’artiste vampire semble autant un moyen de porter un regard omniscient sur les dérives de notre société actuelle que de réfléchir à notre quête constante de l’immortalité. Pour vous, c’est ainsi qu’on peut expliquer la pérennité de cette créature ?

Le véritable artiste est un vampire. J’en suis persuadé. Il traverse les siècles ; de par son acuité à observer les changements, les mouvances des êtres humains et de par son immortalité due à la postérité. Même si cette notion de postérité est en train de disparaître. La mémoire collective de l’humanité se réduit comme peau de chagrin. Passés 20 ans, les œuvres ou leurs auteurs disparaissent dans l’oubli. Demain ce sera dix ans… Et après demain, il n’y aura plus assez d’espace de stockage pour tout archiver. Pas sûr que l’on choisisse le meilleur à conserver. Je ne sais pas si c’est grave… Je ne porte pas de jugement. Je regarde… L’artiste observe la vie des humains, comme le fait le vampire. C’est pour cela que ces créatures sont fascinantes.
Si vous vous affranchissez de toute ambiance gothique, en faisant évoluer votre vampire à notre époque, il y a de nombreuses références à ce XIXe siècle où il a vu le jour : Le Golem, Mary Shelley. Un moyen de souligner que les questionnements qui ont donné naissance à ces ouvrages font toujours sens aujourd’hui ?
Oui, sans aucun doute. Ces ouvrages du XIXe siècle sont fondateurs pour moi, mais ce n’est pas là, le plus important. Ils sont surtout fondateurs pour l’humanité et le resteront, même si on les oublie totalement. C’est comme cela que les grands récits deviennent légendes, ou mythologie. Le danger c’est lorsqu’ils deviennent religion… La puissance des grands mythes littéraires est colossale, justement parce qu’elle ne repose pas sur la croyance, mais sur le pacte fictionnel, comme la poésie. Il n’y a rien au-dessus de la poésie. C’est l’art majeur par excellence. Tous les philosophes éclairés vous le diront.
Quel regard portez-vous sur l’évolution du vampire en littérature ces dernières années ?
Un regard en dilettante… Je regarde cela de loin. Je ne suis ni un spécialiste ni un passionné de ce genre littéraire. Mais j’ai le sentiment que depuis 20 ans, le propos essentiel des récits de vampire se contente d’exploiter l’érotisation du meurtre ou la métaphore de la transmission du mal par le sang (ou de la transmission de la maladie comme dans les années sida). Peut-être que je me trompe… Je ne suis pas bon public sur ce terrain-là, sur la création contemporaine en général. Je lis et relis surtout les anciens.
Quelles sont vos premières et dernières rencontres avec un vampire (littéraire et / ou cinématographique) ?
Mon premier grand choc, ma première vraie rencontre c’est au cinéma avec Klaus Kinski dans le rôle de Nosferatu en 1979, j’avais 13 ans. Il y a dans ce film une esthétique très proche de tout ce que j’aime aujourd’hui. Je ne sais plus si à l’époque je l’analysais en ces termes… je ne l’ai jamais revu depuis. Peut-être pour que le souvenir reste intact ; donc immortel.
Et ma dernière rencontre avec des vampires, c’est chez Jim Jarmusch en 2014. Only Lovers Left Alive est pour moi un grand film. Je ne saurais dire si c’est un grand film de vampire, mais c’est un film fondamental pour moi. L’artiste immortel qui regarde le monde s’effondrer et qui nomme les humains : les zombis, je trouve ça magistralement culotté. Dans mon livre, mon personnage compare souvent l’humanité à un troupeau de cloportes. La boucle est bouclée. N’en parlons plus.
Avez-vous encore des projets de livres ou séries sur ce même thème ? Quelle va être votre actualité dans les semaines et les mois à venir ?
Je ne pense pas explorer à nouveau le récit de vampire. J’essaye, au fil de mon œuvre, de visiter les différents grands genres littéraires sans m’y attarder plus que le temps d’un livre. Cela me permet d’avancer dans le paysage de la littérature dessinée sans me lasser, et je l’espère sans ennuyer les lecteurs.
Et en ce qui concerne mon actualité dans les semaines et les mois à venir, j’ose espérer que ce seront les lecteurs, justement, qui vont la faire en se plongeant dans la lecture de Ne reste que l’Aube pendant les vacances estivales. Moi, je me retire du jeu quelques temps, histoire de me nourrir d’un sang neuf pour un prochain livre…



