Très largement oublié par le cinéma et vampirophiles, le film Der Vampyr, réalisé en 1932 par le réalisateur danois Carl Theodor Dreyer, demeure pourtant, dix ans après Nosferatu, un des piliers du cinéma d’horreur, une référence incontournable et nécessaire à l’esthétique inégalée. A l’heure où l’on voit les vampires briller, il paraît plus que raisonnable que de revoir les fondamentaux.
Commandité par le Baron de Gunzburg, Der Vampyr s’éloigne magistralement de toutes les productions du genre qui lui sont antérieures, contemporaines et postérieures. En effet, l’exploration du mythe se fait chez Murnau, Browning ou les films de la Hammer ensuite, via le roman de Bram Stoker qui hérite du vampire endimanché de Polidori. Chez Dreyer : exit raffinement – transformé en mauvais goût de nos jours – séduction et grandiloquence ténébreuse et démoniaque. Librement inspiré de Carmilla de Sheridan le Fanu – à tel point qu’on en arrive à penser que le seul lien entre le film et la nouvelle soit la féminisation du vampire – Der Vampyr s’inscrit dans l’héritage de la vague expressionniste allemande. L’histoire, au demeurant assez complexe, relate la lutte d’un homme qui s’efforce de sauver deux sœurs, otages d’une vieille femme, la vampire Margueritte Chopin, liée à un étrange médecin.


Nous sommes en 1932 ; il ne faut pas omettre la dimension théâtrale qui régit la majeure partie de l’œuvre, divisée en une succession de tableaux qui se construisent et se lient par le parcours de Gray. Le film est un habile mélange entre cinéma parlant et cinéma muet. Habile, car au service d’une logique économique de rentabilité qui, par l’introduction de panneaux explicatifs, permettaient de réduire le coût des scènes qui devaient être triplées lorsqu’elles étaient parlantes (en trois langues) ; et habile par l’atmosphère épurée qui se crée ainsi.
Cinéma d’horreur ? On en doute largement – et légitimement – car là n’est visiblement pas la préoccupation première de Dreyer. A contre-courant du cinéma d’horreur comme il s’est largement ridiculisé par la suite, ce film nous plonge dans l’ineffable et l’insondable : on perçoit une composante métaphysique notamment dans le traitement de la mort et du sang.

Dix années après les procès intentés contre Nosferatu de Murnau, il paraît plus que vraisemblable que Carl Theodor Dreyer ait souhaité ne pas s’attirer les foudres de la censure. D’où diverses amputations de scènes auxquelles il procéda ainsi que son volontaire éloignement de l’intrigue de Dracula de Bram Stoker, ainsi que de Carmilla de Sheridan le Fanu : la vieille femme est substituée à la sensuelle jeune fille de la nouvelle.
La trop (?) grande profondeur psychologique et onirique fut certainement l’une des raisons qui conduisit à mettre le film au ban de la communauté cinématographique. Pourtant Der Vampyr mérite toute notre attention, pour l’incroyable esthétique précitée et notamment pour la richesse technique et expérimentale dont il fut l’objet : il n’est qu’à mentionner le jeu des ombres, les effets de surimpression sur la pellicule, la recherche de contrastes. L’irréel qui en ressort nous plonge dans un univers fantastique où la magie, des phénomènes, des images, sert une poétique qui apparaît comme émancipée de notre conception du vampire.
« Vampyr, (…) fut une merveille de l’expérimentation cinématographique
où, pour obtenir un effet onirique, chaque jour l’on filma à travers un voile au lever et au coucher du soleil » (PAEZ, Andrés J.P., MORENO Horacio, Les Vampires – La légende, l’histoire, la réalité. Circulo Latino, 2003, p.11).
A voir absolument afin de défiger certains stéréotypes trop ancrés et permettre de redécouvrir quelques racines indéniables du mythe.





Article parfait.
J’adore ce film, qui, même s’il est souvent diffusé et est largement publié en DVD, reste "à part" et est largement sous estimé par les amateurs de vampires. Merci pour votre article, donc.
Pour l’anecdote, à chaque fois que je regarde ce film, je ne peux m’empécher de penser que le baron Nicolas de Gunzburg (Julian West) à l’écran David Gray, ressemble étrangement à H.P. Lovecraft…
L’ambiance de ce film est très plaisante, entre rêve et réalité, et le tout accentué par ces jeux de lumières incroyables pour l’époque. Nous sommes plongés de plain-pied dans une sorte de songe assez étrange, mais particulièrement prenant.
Merci pour cet excellent et pertinent commentaire : tous les ingrédients sont donnés de ce qu’on appelle « l’avant-garde » et c’est effectivement très rare, et encore plus nos jours.
Petit détail : le titre exact est bien Vampyr et non Der Vampyr.
Pour moi, le chef-d’œuvre absolu du genre, pas son « inquiétante étrangeté », comme disait Freud. Votre critique est très complète. Pour information, il est sorti, il y a une dizaine d’années, un très bon livre sur ce film :
https://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2873400919/chrondefilmse-21