Aujourd’hui, Dracula est mondialement connu au travers du personnage titre du livre de Bram Stoker. Les œuvres de fiction en fait ainsi un comte de Transylvanie, une principauté de Roumanie. Reste que derrière le vampire de la littérature et du cinéma, le romancier irlandais a imaginé sa créature en détournant une figure de l’histoire roumaine : le voïvode Vlad III, lequel signait également ses lettres Dracula. Dracula, la véritable histoire se propose de revenir aux origines du mythe, et de lever le voile sur la réalité historique dissimulée par le personnage de fiction.
Dracula, la véritable histoire est un projet conjoint entre Jacques Plaisant et Mattéo Caranta. Le premier est un réalisateur freelance qui a déjà à son actif une poignée de projets, principalement orientés vers la vulgarisation historique. C’est le cas de Les Secrets des hommes de Lascaux (2023, avec Nathalie Laville) et Dans le secret des hiéroglyphes — Les Frères Champollion (2022). Ici, il s’associe avec Mattéo Caranta, journaliste et producteur pour France Culture (et donc, habituellement plus tourné vers la radio), à qui l’on doit Questions du soir (ex. Le temps du débat) et Les Grandes Traversées. Il présente également les émissions À la Source et Récit d’Enquête. Le documentaire ne doit pas être confondu avec Dracula, le véritable, sorti en 2013 et réalisé quant à lui par Dominique Mestrati. D’autant que certains des intervenants — notamment Matei Cazacu, y étaient déjà présents.
L’ouverture de Dracula, la véritable histoire se fait avec la fiction : les réalisateurs-scénaristes posent un premier cadre en choisissant de faire de Whitby le point d’entrée dans leur récit. Pour autant, passé quelques éléments sur la genèse du roman de Stoker, le documentaire nous emmène au cœur de l’Europe de l’Est, principalement en terre roumaine. Le fil rouge ? Les membres du Corpus Draculianum, un groupe de chercheurs qui se consacrent à la vie de Vlad III, l’aristocrate dont Stoker a repris le nom. D’autres spécialistes et historiens interviennent également, à commencer par l’incontournable Matei Cazacu.
J’avoue que la mention de l’utilisation de l’IA en ouverture du film — si elle a le mérite de ne pas dissimuler ce fait — a déjà de quoi faire grincer les dents. J’ai du mal à comprendre en quoi ce recours était nécessaire. De même que certaines formules qui parsèment la première partie, qui forcent quelque peu le trait. Difficile de dire que Vlad III a été oublié avant sa récupération par Stoker quand le personnage figure dans La légende des siècles de Victor Hugo. Reste que le document n’en est pas moins riche dans la manière dont il s’attelle à nous projeter au sein de l’Europe politique, culturelle et religieuse du XVe siècle. Les multiples intervenants retracent la vie et le contexte des règnes successifs de Vlad III, arpentant les lieux où celui-ci a vécu ou agit. Ils corrigent également en passant certaines confusions entre les deux aspects de l’aristocrate : si Dracula le vampire vit en Transylvanie, Vlad III est un prince de Valachie.
L’élaboration de la légende noire rattachée à celui-ci, et les différentes étapes de celles-ci est particulièrement bien pensée. Je trouve cependant que les idées ou pistes abordées manquent parfois d’une approche nuancée. La question de l’utilisation du personnage par Ceaucescu omet ainsi de dire que ce n’est pas la seule figure de l’histoire roumaine à avoir été repris par le pouvoir communiste à des fins de construction de l’identité nationale. Reste que la plupart des assertions des auteurs sont pertinentes et s’appuient sur des documents montrés à l’écran. À ce titre, j’ai trouvé notamment captivant le passage sur la présence de Vlad III dans ce qu’on appelle des crypto-portraits, lesquels exploitent sa représentation sans qu’il soit le sujet principal. Le Corpus Draculanium a d’ailleurs une vidéo sur la question.
J’ai beau émettre quelques rares réserves sur certains choix narratifs, Dracula, la véritable histoire de Jacques Plaisant et Mattéo Caranta offre une plongée documentée au cœur de l’Europe du XVe siècle. Ce faisant, ils révélent la réalité historique particulièrement complexe qui se cache derrière le personnage de fiction qui n’en conserve surtout que le nom et la noirceur.




