Été 1816. Percy Shelley, Mary Wollstonecraft et sa demi-sœur Claire Clairmont arrivent à la Villa Diodati, sur les bords du Léman. Ils y retrouvent Lord Byron, qui s’est temporairement installé dans les lieux, accompagné de son médecin John Polidori et de quelques domestiques. Lors d’une soirée, Byron leur présente un livre dont il s’est récemment porté acquéreur : Fantasmagoriana. La lecture commune laisse sa marque sur le petit groupe, qui se lance le pari d’écrire chacun un texte qui puiserait dans une matière similaire. Avides de sensations fortes, ils s’essaient ensuite dans une séance de spiritisme. Les fêlures de chacun vont les conduire à l’orée de la folie. Par la puissance de leur imagination et de leurs secrets enfouis, ont-ils réveillé une entité maléfique ?
La Villa Diodati, où Mary Shelley aurait débuté son Frankenstein et John Polidori Le Vampyre, cristallise un événement pivot dans l’histoire de la littérature, particulièrement de genre. Ken Russel — qui a à l’époque déjà sorti Les Diables (The Devils, 1971), Tommy (1975), Lisztomania (1975) ou encore Au-delà du Réel (Altered, State, 1980), s’inspire de ce moment incontournable pour Gothic (1986). Le film est en effet une recréation libre du temps passé par le quatuor de personnages derrière les murs de la Villa Diodati.
La matière gothique s’invite rapidement dans l’intrigue, déjà par des citations et mentions d’auteurs, du Moine de Matthew Gregory Lewis à Vathek de William Beckford. Mais à bien y réfléchir, le cadre lui-même est gothique : il y a notamment l’idée de cette demeure qui ne paraît pas avoir de limite, et s’impose comme un labyrinthe qui s’étend vers les profondeurs. Le scénario de Stephen Volk s’empare de la légende, installant ses personnages autour d’une lecture commune qui sera le point déclencheur des événements. Il joue avec les éléments de la réalité : la tension qui existe entre Byron et Polidori, Byron poursuivi par Claire Clairmont, Shelley et Wollstonecraft et le deuil de leur premier enfant. Ils convoquent certaines anecdotes moins connues : l’hystérie de Shelley en entendant les vers de Coleridge… jusqu’à l’image d’une femme dont les seins portent des globes oculaires. Mais le scénariste n’a également de cesse d’utiliser Frankenstein et ses thèmes comme cadre, et impose à l’esprit du spectateur la genèse d’une œuvre cathartique pour son autrice.
Le scénario est de très belle tenue, mais c’est la patte de Russsel qui achève de faire de ce Gothic un long-métrage unique. Récit et image nous invitent entre débauche et folie, mettant peu à peu à nu les angoisses et cauchemars qui habitent les protagonistes. À sa façon, chacun est victime de hantise, laquelle paraît prendre forme à mesure où la narration progresse. La quintette d’acteur, formé de Gabriel Byrne, Julian Sands, Natasha Richardson, Myriam Cyr et Timothy Spall n’est pas en reste, et participe à installer l’ambiance du film. Mention spéciale à Natasha Richardson en Mary Shelley, sans doute le personnage le plus emblématique du film.
Si Gothic n’est pas un film de vampire, la matière vampirique y est omniprésente. Il y a déjà l’obsession de Polidori pour les sangsues, et la tentation revendiquée par Byron d’écrire un roman de vampire. Le mot vampire est prononcé plusieurs fois au cours du métrage, et plusieurs scènes en appellent aux poncifs du genre. Il y a notamment cette scène où Byron, en plein ébat avec Claire Clairmont, relève un visage barbouillé de sang. Et comment ne pas penser au Renfield de Dracula en regardant évoluer Polidori dans le secret de sa chambre ?
Gothic – sans être parfait – n’en témoigne pas moins des obsessions mortifères — dans l’esprit du réalisateur et de son scénariste — qui ont amené à la création des mètres étalons de la littérature horrifique.




