Dans un monde où l’essentiel de l’humanité a été réduit en zombie, qu’on appelle les Moribonds, Gabriel est un vampire âgé de plusieurs centaines d’années. Décidé à poursuivre son existence autant que possible, il a pris sous son aile un petit groupe d’humain, qu’il protège en échange de leur sang. Si leur relation est un temps celle qui unit classiquement les vampires à leurs victimes, celle du dominant face aux dominés, les choses évoluent progressivement entre eux. Gabriel s’attache peu à peu à cette poignée de survivants, dont l’avenir — comme le sien — paraît incertain.
On connaît davantage Florence Dupré la Tour pour ses albums autobiographiques, tels que les diptyques Pucelle ou Jumelle. La dessinatrice-scénariste a cependant déjà abordé le mélange fantastique et humour en adaptant La sorcière du placard au balai de Pierre Gripari. Quant à la figure du vampire, elle a débuté sa carrière en travaillant sur la série animée Petit Vampire de Joann Sfar. Et si Les Moribonds est un œuvre autonome, elle n’en témoigne pas moins de ce parcours. L’autrice propose un cadre post-apocalyptique : la quasi-totalité de l’humanité est devenue zombie, que l’on nomme Moribonds. Matière à faire un zoom sur les relations entre un très vieux vampire et les quelques humaines qu’il est parvenu à protéger. De fait, si les Moribonds donnent leur titre à l’album et représentent la menace de fond qui pèse sur les protagonistes, c’est bien à l’évolution de leurs relations que la scénariste et illustratrice s’intéresse avant tout, sous l’angle politique.
La solitude du vampire est un concept inaliénable de la créature. Au point où Barbara Sadoul avait utilisé ce titre à un incontournable recueil paru chez Librio en 2003. Car oui, le vampire — dans sa vision classique — est un solitaire, ni tout à fait vivant ni tout à fait mort. Il n’agit que par esprit de survie. Ce qui unit Gabriel à ses ouailles en début d’album va dans ce sens : il les protège d’une main de fer, soulignant régulièrement qui sont les faibles et qui est le fort. Mais leur relation finit par évoluer : le vampire s’ennuie, et sa curiosité le pousse à s’intéresser à ces survivants. Jusqu’à s’allonger sur le canapé de l’une d’entre elles, une psychiatre qui devient sa confidente. Les Moribonds offrent aussi à l’autrice de s’interroger sur le rapport de classe entre le vampire et ses victimes. Lorsque la survie des uns dépend de celle des autres, le rapport de force initial fait-il encore sens ? Les humains paraissent tous issus de conditions modestes, tandis que Gabriel ne cesse de leur opposer sa supériorité. La question du travail est également prégnante dans le récit : c’est un impondérable de la survie. Reste que le vampire — en tant que figure dominante — exècre ce dernier, quand les humains aimeraient profiter de la fin de la société pour ne plus se couler dans ce moule.
Graphiquement, difficile d’être surprise quand on sait que l’autrice a travaillé avec Joann Sfar. Il y a une certaine filiation avec les œuvres du dessinateur-scénariste, notamment Donjon, une impression renforcée par la mise en couleur. Dans le même temps, à comparer avec ses anciens albums, il y a ici des choix graphiques radicaux qui tranchent avec la production antérieure de l’autrice. À commencer par ses personnages, qui n’ont pas d’yeux. Seuls les vampires ont des traits plus détaillés. Comme une manière de souligner par le dessin que ce sont eux qui sont au cœur de l’histoire, et que les humains ne sont là — du moins dans un premier temps — que pour assurer leur existence.
Gabriel est un vampire âgé de plusieurs centaines d’années. On comprend dès le début qu’il vit seul, mais qu’il connaît d’autres vampires, qu’on croisera — pour certains — au fil du récit. Pour veiller à la survie des humains (et donc la sienne), il doit leur prendre régulièrement du sang, de façon à disposer des forces suffisantes. De quoi lui permettre de se charger des hordes de Moribonds qui n’attendent qu’à s’en repaître. Gabriel est un vampire qui apprécie le standing cher aux siens : il peut dormir dans un congélateur, mais préfère le confort d’un cercueil. À noter qu’il paraît être le seul vampire capable de voler. Les humains dont il se nourrit éprouvent le plaisir de la morsure. De la même façon, s’ils boivent son sang, ils sombrent dans une certaine frénésie sexuelle.
Un album réussi, en cela qu’il joue avec intelligence avec les codes de la figure du vampire, confrontant de manières jubilatoires victimes et tortionnaires.


