Soif de sang est la première anthologie de textes publiée par Rivers Solomon, autrice américaine non-binaire qui s’est fait connaître en français dès 2019, avec L’Incivilité des fantômes (An Unkindness of Ghosts, 2017). Le recueil proposé ici n’existe pas de cette façon en langue anglaise : il s’agit de textes épars, certains du ressort de l’imaginaire, d’autres non, rassemblés par l’éditeur Aux Forges de Vulcain. Plusieurs des textes ici sont imprégnés par la figure du vampire : le récit éponyme, « Soif de sang » (« Blood Is Another Word for Hunger », 2019), « Des réceptacles damnés et abîmés » (« Damned and Damaged Vessels », 2016) et « Certains d’entre nous sont des pamplemousses » (« Some of Us Are Grapefruit », 2022).
« Soif de sang » est le recueil qui ouvre le livre, et lui donne dans le même temps son nom. C’est une fiction qui traite de l’esclavage du côté des opprimés et met au cœur du récit une jeune esclave consumée par la vengeance qui saisit l’opportunité d’assouvir sa rage dans le sang de ses tortionnaires. Le texte parle en même temps de maternité et du rapport à autrui. Si la malédiction de Sully lui permet d’engendrer la vie lorsqu’elle tue, une distance se crée avec ses « enfants ». Peut-être parce que Sully ne sent sent vivante (par l’oppression dont elle a été victime), et que pour autant elle n’est pas morte revenue de l’au-delà. D’autant que c’est une fois qu’elle renaîtra elle aussi qu’elle parviendra à accepter qui elle est. Une histoire particulièrement réussie, qui touche de manière originale à la figure du vampire sans la nommer, allant chercher du côté du folklore africain.
« Des réceptacles damnés et abîmés » est un texte court qui lève le voile sur le lien qu’entretient Rivers Solomon à la figure du vampire, aux autrices d’imaginaires et à son rapport au genre. La lecture de ces quelques pages permet de mieux comprendre le premier récit, et établit sa filiation avec Anne Rice et Octavia E. Butler. C’est un texte dans le même temps personnel, où Rivers Solomon parle de l’évolution de son rapport à la maternité, dont on trouve un écho dans « Soif de sang ». Un thème qui est lié, dans l’esprit de l’autrice, avec son intérêt pour la figure de la femme racisée en fiction.
L’anthologie se termine par « Certains d’entre nous sont des pamplemousses », une fiction qui joue aussi avec la figure du vampire. Elle est dans le même temps plus cryptique, plus métaphorique, mais on y retrouve l’obsession de l’autrice pour le thème de la maternité. Il y a également l’idée du lien entre victime et vampire : ici, l’héroïne paraît lutter contre son besoin de sang, car elle sait que l’oubli que cherchent ses amantes dans sa morsure a un prix : leur mort. La protagoniste centrale s’impose peu à peu comme un avatar de sa propre mère, à l’image de ses sœurs : elle nait de la douleur de celle qui l’a enfanté.
Un recueil qui montre toute la complexité de Rivers Solomon, une autrice au croisement des questions de couleur de peau, de genre et de santé mentale. Des thèmes omniprésents au fil des différentes nouvelles, qu’elles soient des fictions imaginaires ou non, ou des confessions, réflexion sur son parcours d’humaine et autrice.


