Bonjour Philippe. Tout d’abord pouvez-vous vous présenter ?
Mon nom est Philippe Charlier ; je suis médecin légiste, archéologue et anthropologue. Je dirige le Laboratoire Anthropologie, Archéologie, Biologie (LAAB) à l’Université de Versailles – Saint Quentin en Yvelines (Paris-Saclay).
Courant septembre sortait aux Editions du Cerf une nouvelle édition du Traité sur les apparitions et les vampires, pour laquelle vous avez signé une copieuse préface et d’abondantes notes. Qu’est-ce qui vous a amené à vous pencher sur cet ouvrage du XVIIIe siècle ?
Ça fait très longtemps que je connaissais ce livre, que je l’avais lu et annoté. C’était à l’époque où je travaillais sur les mauvais morts déjà, qu’on appelle aussi malemorts. J’aime mélanger ce regard multiple du médecin légiste, de l’anthropologue et parfois même de l’archéologue sur des faits qui intéressent le corps humain. Alors, après avoir travaillé sur les fantômes occidentaux et non occidentaux, après avoir enquêté sur les zombies, je me suis dit qu’il fallait continuer ce cycle des mauvais morts — on peut aussi dire « des morts qui ne sont pas tranquilles » — avec les vampires. Je me suis retrouvé cloué dans un lit d’hôpital pendant près de deux mois avec Dom Calmet. J’en ai profité pour finir d’annoter son Traité à ce moment-là et c’est ainsi qu’est née cette édition. J’étais assez déçu de celles qui existaient déjà, sur lesquelles il y avait beaucoup d’erreurs de transcription. Elles ne proposaient pas non plus de remise en contexte du texte.
Je me suis dit aussi qu’il y avait peut-être un effet de rebond, suite à l’épisode d’Enquête d’Ailleurs que vous avez présenté et co-scénarisé, consacré à la Roumanie et aux vampires. Et ce même si le le mot vampire n’est pas encore ancré dans le langage à l’époque de Calmet. C’est sans doute une des choses les plus compliquées à analyser, ce basculement du vampire en tant que phénomène folklorique vers l’imaginaire et la littérature.

Il y a presque une espèce de mode archéologique pour le malemort. En Pologne, notamment, il y a eu de nombreuses exhumations ces dernières années, de squelettes ayant subi des rituels apotropaïques. Et on peut aussi mentionner la découverte faite à Venise par Matteo Borrini, ce fameux crâne avec une brique enfoncé dans la bouche.

Reste que s’intéresser au texte de Calmet, c’est aussi devoir se confronter avec les erreurs d’interprétation qu’il peut faire. Il a son spectre critique, qui est celui du catholicisme romain. On voit bien d’ailleurs dans son livre : il fait un pas en arrière, deux pas en avant… Au fur à mesure qu’il rédige, sa croyance évolue, tout simplement. Son adhésion aux faits change de la même façon. Il y a presque matière à faire une autopsie psychologique de Calmet du début à la fin de son ouvrage. Il utilise beaucoup les sources religieuses, mais il en tient compte avec une fiabilité totale, et c’est à mon sens une erreur méthodologique. Reste qu’on ne peut pas lui en vouloir : nous abordons cela depuis l’année 2024, alors que lui écrit au XVIIIe siècle. Il ne réfléchit pas de la même façon que nous, on ne fait pas le même métier. Nous n’avons pas le même sentiment vis-à-vis de la réalité qui nous entoure, ni par rapport à ce qu’on appelle le mystère de la divinité. Au final, je prends plutôt le Traité comme une somme d’anecdotes commentées. C’est cet aspect-là du travail de Calmet qui m’intéresse, sur les plans anthropologiques et méthodologiques. Les interprétations de l’auteur sont quant à elles faussées et bancales. Il a son spectre d’analyse qui est celui de la religion catholique romaine. Il met d’ailleurs sur un pied d’égalité la résurrection de Lazare (donc un miracle, littéralement) et n’importe quel autre récit de vampire qui sort de terre. Ça n’est pas comparable, mais lui est dans cette optique-là.

On en a un petit peu parlé, le mot vampire apparaît en langue française en 1732 par l’entremise d’un article paru dans Le glaneur historique, qui mentionne justement l’affaire Arnold Paule et l’enquête « Visum et repertum ». Comment passe-t-on de votre point de vue de ces cas exotiques, à un projet tel que celui de Calmet ? Je ne crois pas que l’on dispose d’éléments permettant de comprendre réellement ce qui a poussé l’ecclésiastique à se lancer ? Un ouvrage comme celui-ci semble même un très éloigné de ses sujets habituels ?

On peut aussi souligner qu’il réédite deux fois son ouvrage. Une fois en 1751, une fois en 1759. Comment expliquez-vous cette obsession à vouloir approfondir sa recherche sur le thème ? Ça fait partie de sa méthode et il est à l’habitude de revenir inlassablement sur ce qu’il a déjà abordé ? Ou est-ce une manière de faire taire les critiques ? On connaît le commentaire de Voltaire sur le sujet, mais ce n’est pas la seule critique en fait qu’il a eu, notamment dans la sphère religieuse.

On a déjà abordé la question des faiblesses du Traité : l’ouvrage n’est pas forcément très analytique. Il y a énormément d’anecdotes relatées, mais finalement il n’en fait pas grand-chose.
Il les met bout à bout, mais parce qu’il hésite, le peu d’interprétation qu’il donne va tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. On comprend qu’au début il n’y croit pas. Alors que dans le milieu de l’ouvrage, il commence à y croire, tout du moins à s’interroger. Je ne dis pas qu’il doute en religion, non, mais il se pose vraiment la question de la réalité du phénomène. Sur la fin, on voit qu’il finit par abandonner complètement. Il énonce très clairement qu’on ne dispose pas de témoignage direct. Lui a des témoignages de première main, parce qu’on lui dit « voilà ce qu’on m’a rapporté ». Mais ça reste un témoignage indirect, et aucun individu ayant vu un vampire n’interagit directement avec Calmet. C’est une des démonstrations qui tient le coup dans Calmet : il y a toujours quelqu’un qui a entendu parler d’une personne ayant vu, mais personne n’a été en contact avec un vampire, ou interagi avec lui. Jusqu’à ce que l’Impératrice d’Autriche ordonne à un médecin d’aller constater immédiatement, sans délai et sans intermédiaire ce qu’on appelle vampire. Et à ce moment-là évidemment tout s’effondre. L’hésitation de Calmet montre que ce n’est qu’à la fin qu’il est en capacité de nous dévoiler son interprétation définitive, qui est vraiment celle d’une non-existence des vampires, sur le plan physique. Ce faisant, il établit à sa manière l’idée d’une existence psychologique, presque sociétale, des vampires. C’est-à-dire la cristallisation d’une peur vis-à-vis des mauvais chrétiens, voire des non-chrétiens, particulièrement les Turcs / Ottomans qui sont aux portes de l’Europe. Au sein d’une population dénutrie ou malnutrie — après des guerres — on est dans des périodes où il y a des épidémies, où l’on enterre de façon prématurée et en grande quantité. Notamment des gens qui sont vivants parfois, et qui évidemment finissent par mourir dans leur tombe… mais pas tout de suite. On ignore encore beaucoup la réalité physique des signes de décomposition, ce qu’on appelle « les signes de mort ». Il y a beaucoup de facteurs qui expliquent que ça n’est pas pour rien que ces affaires surviennent à cette période-là et à cet endroit-là.
Ce qui est intéressant aussi, c’est l’effet traînée de poudre que ces cas vont avoir en Europe et jusqu’en France. Une dynamique à laquelle participe Calmet. Mais ce ne sont pas les premiers non morts dont il est fait état en Europe. Je pense notamment à William de Newbury, qui mentionne des cas équivalents dans l’Angleterre du XIIe siècle.

Mais, de fait, il n’y a pas une période d’or, mais bien plusieurs successives. Et pourquoi ces périodes-là ? Tout simplement parce qu’elles cristallisent la crise sociétale qu’est cette époque charnière entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe. On est à la fois face à une pression démographique, des guerres et aussi la confrontation entre deux cultures. Voire même trois : les catholiques romains, les orthodoxes et les Turcs musulmans. C’est un point de contact, et il nécessite donc une catharsis. Celle-ci prend forme au travers des vampires. Ce sont eux qui cristallisent toutes ces peurs, toutes ces angoisses de la société autour d’une figure métaphorique qui est celle du mauvais mort. De mon point de vue, il ne faut pas se poser la question de « est-ce que les vampires existent ou pas ? ». Il faut plutôt se demander « pourquoi les vampires existent et pourquoi les gens y croient ? », surtout à cette période-là. C’est plus une histoire des croyances qui est importante, et pas une histoire de la réalité des faits.
Comment expliquez-vous ce glissement du vampire vers la fiction, et cette idée que romanciers, nouvellistes et poètes vont aller puiser dans ce qui n’est jusque-là qu’une réalité folklorique ?
Plus qu’un glissement, je pense que c’est vraiment une rupture. Le vampire de Dom Calmet est une créature qui est absolument repoussante, issue des plus basses classes socio-économiques. Mais il va devenir une métaphore qui va pouvoir être esthétisée et idéalisée. C’est une sorte de canevas sur lequel vont pouvoir broder les écrivains. A commencer par Eminescu, un des premiers à utiliser la figure du vampire en Roumanie à l’époque romantique. On prend cette idée que des individus sortent de leur tombeau, et on va le faire de manière très esthétique. Il y a juste un détail, cette morsure au niveau du cou qui est vue de façon assez sauvage. C’est une morsure comme celle d’une bête sauvage chez Dom Calmet. et ça devient une sorte de baiser très sensuel presque un suçon, au niveau du cou, dans la littérature romantique. C’est là que surgit à mon sens ce que vous appelez glissement, et ce que je qualifierais plutôt de rupture. C’est une base sur laquelle vont broder les auteurs.
Quelles sont vos premières et dernières rencontres avec un vampire, en littérature ou au cinéma ?

Qu’en est-il de vos prochains projets ? Je sais que vous avez notamment récemment publié Fantômes yokai, qui s’intéresse au folklore japonais au travers d’estampes.
Je travaille sur une exposition qui ouvre en octobre, au musée du quai Branly – Jacques Chirac et se focalisera sur les zombis. Les zombis de Haïti, bien évidemment, mais on va également s’intéresser à la figure du zombie à travers le monde : en Chine, au Japon, en Inde et à Madagascar, par exemple. Je suis en train de corriger les épreuves du catalogue qui paraît chez Gallimard. On pourra d’ailleurs en reparler ensemble, étant donné que la figure du zombie recouvre en partie celle du vampire. Vous verrez que tout ça finit par s’interpénétrer.

