Byzantium : une analyse du film

L’action exploite le cheminement d’Eleanor Webb (Saoirse Ronan) dans sa quête de révélation identitaire vampirique ;  et au-delà vise une exploration des liens maternels, selon un schéma narratif, cher au réalisateur d’Entretien avec un vampire, semant des indices écrits tout au long du récit, afin de faire éclater la vérité aux yeux du monde.
Mais, surtout, il offre en adaptant la pièce A Vampire Story de Moira Buffini, une image novatrice du vampire, dans sa quête de l’immortalité par le libre arbitre.

Le cinéma de Neil Jordan aborde la thématique des vampires, en prenant le parti de casser les codes. Dans Byzantium, ils n’obéissent pas aux règles traditionnelles : ici, point de canines, ni de pieu dans le cœur, ni de victimes perdues à tout jamais, mordues par les non-morts, ni effrayés par le soleil. Et, pourtant, nous sommes bien dans un film de vampires, et plus exactement dans un récit sur deux femmes vampires errantes entre deux mondes, celui du passé et celui du présent, dans une transposition temporelle incessante et confuse, exacerbée par un rythme binaire des rapports humains-inhumains.

Byzantium est l’histoire des liens du sang puissants, inassouvis entre une mère, Clara (Gemma Arterton), et sa fille, Eleanor. Unies dans l’immortalité et néanmoins solitaires, perdues dans les méandres d’une condition vénale pour l’une, d’une culpabilité  pour l’autre, elles errent  dans une dualité oppressante.
Mais, au-delà, existe le code, autre lien incontournable et redoutable des deux femmes vampires, prises au piège de leur immortalité.
Eleanor, déjouant les lois de ce code, guettera le moment opportun pour se défaire de son secret, et de son symbolique fardeau, afin d’entrer dans la lumière vers son bien aimé, en rémission.

Les personnages, dans ce film, témoignent d’une nature ambivalente, et vont de pair en formant un binôme que tout oppose.
Les vampires, chez Neil Jordan, recherchent, dans leur fuite incessante, un « autre » , un « double » , qui se construit dans la différence et la séparation.
Mais, surtout, les protagonistes souffrent de la vie qu’ils mènent, de leur quotidien et aspirent à une transformation de leur vie. Cette mutation identitaire vampirique va leur permettre de sortir du monde présent, et leur apporter un autre regard sur ce qui les entoure. Au-delà, ils dominent les autres, laissant derrière eux leur soumission inhérente, et leur souffrance engendrée par les maux de la vie, de la prostitution, de la guerre, de la maladie.

Byzantium : une analyse du film

Clara, proie et prédatrice

La personnalité de Clara est ambiguë, car elle se détache avec force du passé, à la fois de son passé d’humaine, et de son passé de vampire. Elle avance dans l’éternité et se concentre sur le présent, feignant les dangers qui la guettent. Elle vit selon un rythme binaire, tantôt en proie, dans sa vie d’humaine où elle incarne une prostituée,  dans sa vie de vampire, où elle est poursuivie par l’homme vampire qui la retrouve dans le bar, par la confrérie des ongles pointus de la justice ; tantôt en prédatrice lorsqu’elle surgit sur la voiture des deux hommes vampires retenant sa fille prisonnière, ou lors de la scène sur la plage où elle tue le souteneur des prostituées de la rue.

Mais, surtout, Clara est toujours dans le mouvement, dans cette bipolarité constante, proie sur les genoux d’un client, puis voleuse, puis femme emplie d’une animalité féroce, le mordant au nez, proie encore, retenue par l’homme vampire et à nouveau dotée d’une brutalité étonnante le défenestrant, faisant gicler le sang salvateur. Enfin, prise au piège par Darvell et le chef de la confrérie, elle surgira, telle une bête assoiffée de vengeance, et sera libérée du pouvoir des ongles pointus de la justice.

Insoumise, Clara parviendra à inverser le cours de sa vie, traitée inlassablement  de « catin », et  de santé fragile, elle obtiendra le signe d’un salut rédempteur, lors du retour surprenant de l’officier Darvell, tel un héros au regard de Ruthven, qui le pensait mort. De là, découlera une merveilleuse renaissance, pourtant volée, qui mènera Clara vers l’immortalité. Elle reprendra sa fille des mains du capitaine Ruthven. Ce dernier à qui elle ôtera le pouvoir de nuire auprès des filles croisées au détour des chemins. Croyant se délester d’une vie misérable, elle poursuivra sa route, selon un schéma identique, contrainte de fuir inlassablement ses poursuivants, et dans le besoin financier.

La nature de Clara est mauvaise, elle a un passé trouble, son hérédité semble chargée de secrets « il est des gens qu’on cherche à oublier », dira Eleanor, lors d’un long flash-back sur le passé  de sa mère, tentant d’expliquer les événements de sa vie de jeune fille pure « à la perle de beauté ». D’instinct, elle quémandera un dédommagement, suite au « passage à l’âge adulte » causé par le capitaine Ruthven.

Byzantium : une analyse du film

« Clara n’est jamais seule, elle trouve toujours de l’argent », cette citation résume la personnalité de Clara. Elle erre, guette et trouve des proies, telle une prédatrice chassant et chassée indubitablement.
Elle vole l’homme dans le bar, pour de l’argent, comme elle vole la carte de la grotte pour l’immortalité ; elle détrousse les hommes, par la séduction, par la force, ou par la ruse, tout en fuyant à chaque fois.
Elle se relève toujours, menant le combat incessant de « limiter le pouvoir des hommes et de punir ceux qui abusent des gens sans défense ».

L’immortalité lui transmet un pouvoir redoutable, et c’est aussi pour cela qu’elle accourt vers le lieu de la carte, source de toute délivrance. La caméra de Neil Jordan présente un plan magnifique empli d’une force symbolique, lors du bain sanguinaire de Clara dévoilant toute sa sensualité. La musique concourt  également à intensifier ce moment, renforçant l’ancrage fort vers un renouveau.

Clara trouve dans la vampirisation une fonction de domination, selon le même mode opératoire par lequel elle tue uniquement des hommes vampires ou humains, alors qu’elle cherche à éradiquer de la terre les hommes à travers les siècles, et n’a de cesse de délivrer les filles de la rue : l’homme vampire du bar, Ruthven, le souteneur, le professeur.
Clara se nourrit de sang humain depuis deux siècles, alors qu’elle tue par acte de vengeance et s’abreuve du sang de ses victimes ensuite ; son rapport au sang relève instamment de l’acte de prendre ou reprendre ce qui lui a été ôté, et par un acte de purification, par la scène de la douche, ou la scène de saut dans la mer. Clara estime que le monde sera plus beau ainsi.

Clara et son rapport avec les hommes

Clara entretient toujours un rapport vénal avec les hommes, pour service rendu. Son unique lien avec la gente masculine relève à la fois du domaine sexuel, et du vol.
Clara est une femme salie dans ses relations masculines, sa déchéance est, en effet, causée par un homme brutal et méprisant, en la personne du capitaine Ruthven, c’est par lui que le mal arrive, (en référence à Lord Ruthven dans  « Le Vampire » de Polidori) entraînant Clara vers la vengeance et le mépris envers les hommes, comme si Ruthven pouvait engendrer le mal, le transmettre à Clara. Ruthven a abandonné son ami près de la grotte, espérant son trépas, le dépouillant de ses bagues et de ses biens, à l’instar de Clara dérobant la carte, initialement adressée à Ruthven.

Épiant la moindre opportunité pécuniaire,  elle continuera son « business » dans les lieux de perdition jusqu’au jour où elle rencontrera Noël, un client paumé, propriétaire de l’hôtel Byzantium, tel « …un chevalier servant à l’armure rutilante venu nous sauver du mal »  (comme un clin d’œil au mal que représente le vampire),  pour lequel elle se prendra d’affection, et grâce à qui elle tentera de sortir les prostituées de la rue.  
Clara comprend très vite qu’elle peut s’appuyer sur Noël pour recommencer une nouvelle vie dans la petite ville côtière, témoin de son passé peu glorieux, au bord de la plage où elle a rencontré le capitaine Ruthven.

Clara n’aura sur son chemin que des hommes paumés, comme Noël, pour lequel « ce n’est pas prévu » de tuer, Noël est une proie facile pour la femme-vampire, il est  fragile et sensible, et  pourrait aisément assouvir la soif de Clara de sang humain ; des hommes vicelards comme Ruthven, ou intégristes comme les deux hommes de la confrérie des ongles pointus de la justice. Pourtant, elle aspire toujours à aller de l’avant,  ne vivant que dans le présent, accomplissant le même rituel dans chaque nouvelle demeure, brouillant les pistes.

Le personnage de Darvell relève d’une influence byronienne, à travers laquelle Auguste Darvell, un vieil homme accompagne le narrateur lors d’un voyage en Grèce, et visitant un cimetière, lui demande instamment sous la forme d’un pacte, de ne pas révéler les circonstances de son trépas, son visage virant au noir et son corps se décomposant rapidement. Selon Polidori, Byron avait imaginé de faire renaître Darvell sous la forme d’un vampire. Darvell, chez Neil Jordan est choisi par la confrérie des ongles pointus de la justice pour devenir un vampire. Dans Byzantium, pas de cimetière, mais une grotte, introuvable sans carte, perdue sur une île mystérieuse, abritant le Saint sans nom, qui guérit les visiteurs de leur plaie béante et sourde, comme un gros caillou surgissant de nulle part, et par qui jaillit un flot sanguinaire. Byzantium utilise subtilement les contrastes temporels et géographiques, tout comme dans Entretien avec un vampire, entre la fin du XVIIIe siècle et  le début du XIXe s. et le présent, entre le vieux-continent et le Nouveau-Monde, oscillant sans cesse entre l’inconnu et le visible, entre une humanité perdue et une inhumanité éternelle, emplie d’une décadence irréversible, portée par le fléau de la guerre, et dans une ville côtière glauque de l’Angleterre du Sud-Est.

Clara, la mère…

« elle est celle qui veille sur moi »
Neil Jordan complexifie le mythe du vampire par le biais de la maternité, et développe cette approche selon un schéma très rigide, alors que Clara erre dans un monde d’hommes dirigé par des rapports de soumission-domination, de prostituée-client, régis par l’argent, la maternité n’y a pas d’existence propre, ni de longévité. L’homme est froid, profondément mauvais, et donc arbore une inhumanité infaillible, et donc dépourvu de sentiment. Pourtant, Clara est une mère. Déjà exploré dans Entretien avec un vampire, à travers le personnage de Louis, ce thème reflète une ambiguïté, car le vampire endosse le double rôle de mère et de père pour Claudia, la fillette-vampire.

Pour Clara, il est aussi double puisqu’elle est mère et se fait passer pour la sœur d’Eleanor. L’apparence est en quelque sorte faussée, et les liens engendrés s’accompagnent d’un lourd secret dès l’instant où le binôme est installé dans la recherche d’une dépendance-indépendance.
Le rôle d’une mère n’est-il pas de protéger son enfant et de le guider progressivement vers l’âge adulte, puis de l’emmener vers une autre vie, ailleurs, à l’aide d’un autre ? À ce propos, Claudia, dans Entretien avec un vampire, cherchera une autre mère, remplaçant ainsi Louis, en proie à une attirance irrésistible d’un autre vampire.

Clara est prisonnière dans son rôle de mère, car elle a eu pitié, et c’est en cela qu’Eleanor dira que « ce sont des affabulations ». Être mère à l’époque de Clara est difficile, et peu de mères restent en vie, néanmoins, la dualité de Clara la pousse à relever sa mission maternelle, livrant tous les combats.

Byzantium affiche une symbolisation très forte des lieux, dans cette dimension maternelle, jouant ainsi à travers une temporalité explicative de l’histoire de Clara : « mon histoire commence avec Clara… » L’orphelinat de Northhaven est le symbole du refuge maternel et spirituel, dans lequel elle dépose son enfant, à l’instar du ventre protecteur de la mère, et gardien de l’identité d’Eleanor. 

L’orphelinat sera un guide pour Eleanor, de valeurs chrétiennes de bonté et de vérité, en opposition à celles de Clara fortement marquées par le mensonge (comme une seconde nature) et le vol. En la déposant à la porte de l’orphelinat, elle lui remet une chaîne avec la perle de l’aspirant officier Darvell, comme un don symbolique envers la communauté religieuse et gage d’une protection spirituelle. Là encore, la perle représente la beauté, la pureté, tandis que l’entourage, celui de Clara, est profondément corrompu.
Mais elle délègue son statut de mère à une communauté, lui permettant d’avoir un endroit où elle pourrait vivre, la mettant à l’abri du « mal ». Pourtant, l’orphelinat revêt un caractère d’emprisonnement, de mort latente, à l’image des dortoirs « cercueils », comme le sont les tombeaux-cercueils des vampires.

La cage de l’ascenseur constitue également un espace clos dans lequel Eleanor est enfermée alors que Clara l’empêche de fuir, tout comme de manière aussi symbolique le code existe sécurisant pour Clara et dangereux pour Eleanor, Clara dira à sa fille qu’elle a créé ce code pour la protéger et non pour la rendre prisonnière.
Par ailleurs, Clara a brisé le code à cause d’Eleanor, faisant de sa fille un vampire, et l’emprisonnant de cette façon dans un corps qui n’évoluera jamais, Eleanor dira à Morag : « j’aurai toujours 16 ans ».

Cependant, pour Clara, elle est dans son rôle de mère, lorsqu’elle use de son pouvoir de séduction « pour nous gagner de l’argent » ou encore tandis qu’elle s’adresse à Eleanor « si tu allais t’amuser avec l’une des attractions ». Elle se doit de faire vivre « sa famille », lorsqu’elle compte les billets à l’hôtel Byzantium, mais ne veut pas qu’Eleanor voit ça. Face à un monde hostile, elle tente d’épargner sa fille de ses maux.
Clara est une mère rusée, agissant pour protéger sa fille, cherchant les indices qui l’aideront à remonter un petit « business », laissant le temps à Eleanor de se reposer et de se faire oublier pendant quelque temps. Clara est en veille, tel un animal chassé, mais aussi chasseur de nouvelles opportunités. Auprès d’un homme avec qui elle entretiendra un rapport presque maternel, parce qu’il s’effondre en larmes, ayant perdu sa mère, en le réconfortant dans le stand forain, ou en lui chantant une chanson dans l’hôtel. Alors qu’elle s’apprête à le séduire, elle reprend le rôle de mère, protectrice, prodiguant un peu de « chaleur humaine », Clara, la prédatrice sexuelle redevient mère, caressant la tête de Noël, comme celle d’un enfant.

La grotte exprime le lieu d’une renaissance pour Clara et de sa transformation vampirique, par le bain sanguinaire, la femme devient vampire et ôte son enveloppe amniotique. Par cette symbolique maternelle puissante, elle donnera vie à un autre vampire, sa propre fille. Par là, Byzantium nous entraîne dans un long cheminement métaphorique, à l’image d’une mutation identitaire propre au mythe du vampire, le film Morse d’Alfredson illustre parfaitement cette dynamique, par l’histoire d’une métamorphose d’Oskar, le jeune garçon épris de la fillette-vampire Eli.

Le rapport mère-fille apparaît confus et transitoire de telle sorte que l’une et l’autre se détachent, se suivent et tentent de se séparer. Le détachement contribue à brouiller les pistes, lors de l’arrivée de Noël dans leur vie, elles sont sœurs, et Clara endosse la lourde charge de tutrice légale à l’égard d’Eleanor. Clara ment sur leur lien de parenté, comme elle ment sur leur identité de vampire.

Clara incarne la muse et le fardeau d’Eleanor, tout comme Eleanor est une aberration ; chacune véhiculant une personnalité propre. Elles sont dans une dualité constante, Clara cherche la stabilité, dans une intériorité, celui du code,  Eleanor est dans l’errance, à l’extérieur, dans la verbalisation. L’une est dans l’immobilisme, l’autre est en mouvement dans leur relation mère-fille. Clara n’est jamais seule, elle cherche toujours une compagnie masculine, dans la séduction puis dans une relation protectrice à l’égard de Noël, alors qu’Eleanor aime la solitude.

Elle évoquera « Maman » lors d’une séance de travail sur soi à l’école, couchée, les yeux clos, mais ne dira mot sur ses souvenirs liés à sa mère. Elle la nommera toujours « Clara », afin de se distancier de cette mère qui ne se soucie pas de ce que fait son enfant et de ne pas trahir le code.

Leur complicité s’installe dans un rapport de protection, tout d’abord dans le camion où elles sont en fuite, la fille se lovant tout contre sa mère, rythmée le temps d’une chanson « berceuse », faisant écho à une autre chanson de Clara à l’égard de Noël, l’homme enfant ; et ensuite à l’hôtel Byzantium, lorsqu’Eleanor pénétrera dans la chambre de sa mère, se blotissant à nouveau dans les bras de sa mère, cherchant des réponses à ses interrogations. Elles sont, toutes deux, dans une recherche de stabilité, et tentent de former avec Noël une « famille ». Pourtant, Eleanor sème des indices, expliquant que sa mère ne s’appelle pas Camilla, ni Claire et qu’elles ne sont pas sœurs, ni humaines. Et, à travers ces questionnements, Noël joue le rôle du « beau-père » compréhensif et à l’écoute d’Eleanor.
Ainsi, l’hôtel de famille Byzantium devient un lieu de perdition, et le propriétaire joue un rôle qui n’est plus le sien, il est l’enfant, en robe de chambre, assez dévêtu,  qui parle de punition lorsque Kévin, le professeur, vient lui rendre visite,  La recomposition familiale à travers ce trio est faussée, tout comme les apparences sont trompeuses. Neil Jordan aime à fausser les données, à l’image du trio Lestat-Louis-Claudia, en famille recomposée.
La complexité des liens maternels, à travers le mythe du vampire contribue à la quête récurrente de la séparation, de l’indépendance, de l’union avec un autre vampire. C’est en cela que Clara transforme sa fille en vampire, réalisant qu’elle ne pourra pas survivre seule, et par la suite la laissera partir avec Frank.

Byzantium : une analyse du film

Les autres figures maternelles…

Eleanor croisera sur son chemin deux mères potentielles de substitution.
L’une, Gaby, mère de Frank, et enceinte, prêtera attention à Eleanor venue en aide à son fils, alors blessé, Eleanor viendra lui rendre visite à l’hôpital. Gaby cherchera à communiquer avec elle, lui avouant que son fils est un garçon plein de vie et qu’il est en rémission. Elle l’accueillera chez elle, pour l’anniversaire de son fils. Eleanor fuira à deux reprises.

Morag représente une autre figure féminine intéressante, dans le cheminement d’Eleanor. Elle accueille sa confession de manière sceptique, puis lui vient en aide, lors de son « arrestation », affirmant aux vampires de la confrérie, qu’Eleanor peut avoir confiance en elle et qu’elle ne l’a jamais trahie. Elle revêt la parure d’une mère potentielle, alors dans la voiture à ses côtés, lui disant avec force qu’elle ne la quittera pas.
Pourtant, indirectement, l’une et l’autre,  dans un rôle de mère protectrice et dans la recherche de la vérité,  l’aideront dans sa quête maternelle et identitaire.

Eleanor

Eleanor distille son histoire au fil des pages, en les semant au vent. Et son récit débute par la rencontre avec un vieil homme. C’est par là que sa quête de sang humain s’installe, auprès de personnes en fin de vie, qui ont suffisamment vécu et qui, par conséquent, n’attendent plus rien de la vie, si ce n’est la délivrance. Eleanor exprime sa vampirisation dans la culpabilité, tout comme Louis dans Entretien avec un vampire, résigné à tuer uniquement de petits animaux. Eleanor leur demande la permission, ou s’excuse, alors que le vieil homme l’invite à lui révéler son secret, elle le questionnera ainsi « en êtes-vous sûr ? », ou encore auprès de la femme mourante à l’hôpital « pardonnez-moi pour ce que je dois faire. » La seule tentation de sang humain autre que celui de vieilles personnes sera le sang de Frank sur le mouchoir, lors d’un gros plan sur le sang épais qui coule, amené par une attente interminable de gouttes sanguinaires aux yeux d’Eleanor, en spectatrice médusée.

Byzantium : une analyse du film

Eleanor ne se résigne pas à tuer, car elle incarne la pureté, l’innocence d’une jeune fille de 16 ans. Élevée dans un orphelinat, éduquée selon certaines valeurs, elle refuse de faire le mal. Eleanor traîne un lourd secret, et exprime une réelle souffrance à vivre ainsi dans le mensonge.

Eleanor vit dans le passé et se raccroche à lui pendant son long récit, en témoignant auprès du vieil homme au pied de l’immeuble, auprès de la prostituée sur le banc près de la plage, auprès de Morag, comme le fera également sa mère auprès de Kévin.

« Je me souviens de tout, c’est mon fardeau » dira-t-elle inlassablement « le passé marche à mes côtés, il m’accompagne », elle s’attache au passé, aux  personnes âgées, aux lieux du passé, comme l’orphelinat, la plage, témoins de son vécu d’humaine et de vampire. Eleanor vit ainsi et écrit un langage vieillot, Morag fera référence à Mary Shelley, et à sa créature, Frankenstein, lors de la lecture de sa confession. Neil Jordan instaure une forme de distanciation et de miroir avec le passé et le mythe du vampire. Il situe l’histoire par le mythe des revenants, mi-vivants, mi-morts, et plus tard des « soucouyants » et de la confrérie des ongles pointus de la justice. Il apporte progressivement des éléments de compréhension sur l’identité des vampires, et illustre habilement par des références symboliques : le cadre-miroir de l’appartement, les miroirs brisés de l’hôtel Byzantium, les miroirs déformants de la fête foraine, les vitres de l’hôpital, la vitre-vitrail de l’orphelinat, et par un ornement de l’ongle, celui de l’ongle pointu de la justice, déjà présent dans Entretien avec un vampire, grâce à un bijou métallique pointu et tranchant ornant l’ongle du vampire.  Il prolonge l’effet « miroir » par les longs retours en arrière, sur les récits du passé, lorsqu’Eleanor se revoit en « humaine » marchant sur la plage, vêtue d’une cape rouge sombre, accompagnée d’autres orphelines : « on est déjà venues ici, tu ne t’en souviens pas ? » s’exclame-t-elle, surprise, à sa mère. Ces longues scènes du passé sont visuellement différentes, et la touche du cinéaste prolonge leur lumière si particulière par des tonalités propres, à l’instar des contes du passé. L’univers des contes est très présent dans ce film, rappelant l’histoire du Petit Chaperon Rouge, vêtu de sa cape rouge, errant seul dans la forêt, où rode le méchant loup. Eleanor est cette jeune fille vêtue d’un manteau rouge à capuche poursuivie sans le savoir par de sauvages vampires prêts à tout pour l’exterminer, car l’un d’entre eux dira qu’elle est une aberration.

Byzantium : une analyse du film

Neil Jordan va encore plus loin dans la parodie et entraîne son héroïne vers la confrontation avec sa propre histoire, elle découvre à la télévision, avec intérêt, le film de Terence Fisher Dracula, prince des ténèbres, où l’une des protagonistes, devenue vampire, reçoit un pieu dans le cœur. On retrouve cet effet de projection dans Entretien avec un vampire, alors que Louis et Claudia assistent à une représentation théâtrale sur l’histoire de vampires, qui sont réellement vampires ; ou encore lors de la diffusion de Nosferatu de Murnau. Neil Jordan ancre l’histoire d’Eleanor dans sa véritable histoire, et à travers sa quête identitaire.

Eleanor revient sans cesse sur son passé « on ne peut l’effacer, il nous rattrape », car elle identifie et associe à la fois des images de son passé d’humaine et de son passé de vampire. Elle navigue entre une double culpabilité, celle de tuer et celle de dévoiler le code.
Pourtant, Eleanor ignore qu’elle est poursuivie par d’autres vampires, elle dira à Morag qu’elle et sa mère sont les deux seules, et qu’elle ne sait rien du passé vampire de sa mère.

Byzantium : une analyse du film

La révélation

Neil Jordan évoque l’histoire de ces deux femmes par une correspondance écrite semée au vent. Car, au commencement était le verbe, l’écrit, comme un langage, un code, tout comme dans Morse, où le code est le langage du morse permettant à deux êtres de communiquer et qu’eux seuls comprennent, à l’image d’Eleanor et de Clara, qu’elles seules cachent.

Eleanor sème les pages au vent « peut-être que les oiseaux arrivent à les lire ».  Elle rencontre un vieil homme qui reçoit indirectement les pages de son récit et les lit, intrigué. Il sera celui qui devinera qui elle est véritablement et l’aidera sans le savoir à se dévoiler. Elle poursuivra son voyage au fil des pages écrites près de la plage.
 « J’ai décidé d’arrêter de mentir, quelque chose doit changer. »
Eleanor se soumet au temps qui passe : « j’aurai toujours 16 ans », et enfouit depuis une éternité son lourd passé. Le cinéaste explore à nouveau la problématique du corps prisonnier, comme chez Claudia, dans Entretien avec un vampire, ainsi que l’erreur commise par le vampire, à savoir transformer un enfant en vampire.
Eleanor cherche à se révéler par l’écrit « j’écris ce que je ne peux clamer ». La main qui écrit, la main qui tue, la main ensanglantée de Frank, la main qui vole, la main véhicule une symbolique très forte, jusqu’à ôter la vie en sectionnant la tête du vampire à deux reprises. C’est par l’écrit qu’explosera la vérité, guidé par la parole libératoire du vieil homme, et de Frank.

Byzantium : une analyse du film

C’est à l’orphelinat-école que la vérité percera, Eleanor, couchée dans le dortoir-cercueil, et allongée sur le sol, retrouvera ce jeune homme fragile et chétif, en rémission. Les élèves doivent rédiger une dissertation sur leur identité, et la seule consigne est de dire la vérité. Encouragée par Frank à dire la vérité,  Eleanor respectera ce devoir à la lettre, et écrira sa confession, pour lui.

Pourtant, Frank exprimera un sentiment de rejet à l’égard de cette confession et la remettra au professeur Kevin, tout comme Eleanor écrit ce qu’elle ne peut pas clamer, Frank transmettra ce qu’il ne peut pas admettre. Néanmoins, Frank la suppliera de lui ôter la vie, par la suite, attiré par cette jeune fille mystérieuse et éternelle.

La séquence lors de laquelle Eleanor pénètre chez Frank est révélatrice d’une tentative d’humanisation. Elle arrive, vêtue d’une robe sobre, et semble reprendre une apparence humaine, néanmoins elle sera rattrapée par ce qu’elle est, un vampire. Frank la tentera, en lui offrant son cou, puis en lui demandant de l’embrasser. Eleanor, rattrapée par son identité et sa soif de sang, fuira à nouveau.

La révélation s’est produite, forte et douloureuse, comme une autre naissance, encore.
Eleanor dira dans la grotte « c’est la fin de quoi ? C’est  la fin des temps. » La fin d’une vie misérable et le prélude d’un renouveau, et du dévoilement de la vérité.
Frank est le jeune homme représentatif du passé, d’allure romantique, et c’est en cela qu’elle fut conquise, malgré elle. Elle lui dira en parlant de son devoir ; « je l’ai écrit pour toi », comme un gage d’amour.

Ils se sont tous deux fuis, puis rejoints, dans la quête de la vérité et de l’immortalité. Frank est donc un guide, et lui dira lors de leur première rencontre « ah, tu m’as attendu ! » C’est par lui et pour lui qu’elle décrit la vérité, comme si, en effet, elle avait espéré un libérateur. C’est, par ailleurs, par lui que sa confession va être lue. Il va, dans un premier temps, remettre à Kevin le devoir d’Eleanor, qui sera, par la suite, transmis à Morag.

Néanmoins, l’ « accouchement » de son identité est vécu comme une traîtrise, dira Eleanor « sans une traîtrise, je ne serai pas ici », et lorsque Morag lui explique qu’elle peut encore partir, elle reste.

Le cheminement d’Eleanor est douloureux, mais salutaire, puisqu’elle décide de dire à Morag qui elle est, et comment elle pourra le démontrer, lorsque le temps viendra où Morag « cueillera des roses sur son fauteuil roulant ».

La séparation ou l’indépendance…

L’histoire d’Eleanor débute avec Clara et prend fin avec elle. C’est la métaphore des liens maternels dans l’union et la séparation. Clara tentera à tout prix de protéger sa fille, et dès l’instant où le mal est anéanti (en référence au mal latent de la confrérie des ongles pointus de la justice), elle laissera son enfant partir vers d’autres lieux, tout en sachant qu’elle ne sera pas seule. Un vampire ne peut survivre seul, à l’instar d’Entretien avec un vampire, la transition s’opère ainsi par la vampirisation d’un autre, Lestat et Louis, Louis et Claudia, Louis et Armand. Dans Byzantium, elle le sera, entre Clara et Eleanor, puis Clara et Darvell, et entre Eleanor et Frank.

Pourtant, le cheminement vers l’autre s’accomplit douloureusement pour faire renaître un autre couple de vampires. Ici, Clara et Eleanor vont reformer l’une et l’autre un binôme séparément.

Darvell sera le lien entre les deux femmes. Il sera celui qui aura ouvert indirectement la voie de l’éternité à Clara et celui avec qui elle partira, pour se séparer de sa fille. C’est avec lui encore qu’elle reprendra une vie différente, non plus de mère, mais de compagne du vampire.

La rencontre finale entre tous les protagonistes s’instaure dans un climat violent et effréné, à l’image de la course poursuite entre Clara et le vampire, à la sortie du bar, et dont l’issue est la décapitation d’un vampire, dans les deux scènes.

Et Byzantium prend tout son sens par la lame tranchante de Byzance, trophée des croisades du chef de la confrérie des ongles pointus de la justice. Le cinéaste exploite le symbole de la lame de Byzance, en référence à une époque ancestrale de la civilisation.  
Et, le passé resurgit, à nouveau, plus « présent » que jamais. Clara, se refusant de mourir, évoquera le passé, le sien au regard de Darvell, son passé de jeune fille à la perle. Clara retrouvera l’image d’une humaine « pure », sur la plage, entrain de ramasser des coquillages.

Clara dira à Eleanor qu’il faut, à présent « regarder devant soi » et non plus vers le passé, la laissant partir sans elle.

Eleanor mènera Frank vers la grotte sans nom, couché dans la barque, tel un vampire en devenir, acceptant de mourir pour trouver la vie éternelle auprès d’Elle.

Byzantium : une analyse du film

Neil Jordan  exploite, à nouveau, au-delà de la problématique des liens maternels, le mythe du vampire. Il l’interroge, dans ce film, à travers la question du choix, ainsi que dans le rapport à l’identité propre du vampire.

Laisser un commentaire